Table des matières
Introduction
Le GR20, c’est un sentier de grande randonnée qui traverse la Corse du nord au sud. Sa renommée n’est plus à faire, on l’annonce comme étant le plus difficile d’Europe et un des plus beaux. D’une longueur de 180 km, on calcule normalement 16 jours pour le compléter. Le départ se fait à Calenzana, dans le nord, et l’arrivée à Conca, dans le sud. À l’été 2019, mon fils de 16 ans et moi nous sommes lancés ce défi que d’aucuns trouvaient au-delà de nos capacités, et l’avons fait en 13 jours. Revenu profondément marqué par cette expérience père-fils, j’ai eu l’idée de vous raconter notre périple. Qui sait, peut-être vais-je vous donner la piqûre de la montagne et le goût de visiter la Corse ?
Mercredi le 7 août, Montréal – Nice – Calvi
À 11 h 00, le vol 638 d’Air Transat atterrit en douceur à l’aéroport de Nice. Je sors de ma torpeur. Un vol sans histoire qui a duré neuf heures. Je suis très fatigué malgré le comprimé de zopiclone que j’ai pris au départ de Montréal pour m’assommer durant le vol. Notre correspondance sur Air Corsica en direction de Calvi n’est qu’à 16 h et nous sommes tentés de nous écraser sur un banc pour roupiller quelques minutes… Or, je sais fort bien que cette sieste peut se transformer en un sommeil « comateux », me rendant insensible aux stimulus externes et retardant d’autant ma synchronisation à l’heure française. Comme nous sommes très déterminés à respecter notre plan, il n’est pas question de fermer l’œil avant 20 h ce soir ou 2 h du matin, heure du Québec. Pour nous occuper, nous arpentons le terminal un d’un bout à l’autre avec nos gros sacs à dos et nos chaussures de marche afin de repérer les restos, les aires de repos, les zones d’embarquement, les toilettes et le comptoir d’Air Corsica. Étourdi par le tapage et l’agitation ambiante, j’oublie ma casquette sur un banc en face des toilettes. Réalisant plus tard que cette pièce d’équipement essentielle est manquante, en pensée, je reviens sur mes pas et visualise l’endroit où j’ai dû l’oublier. Je m’y rends au pas de course et retrouve l’objet, bien en vue, coincé au creux du banc en question. À ce moment, je me rends compte que notre aventure peut dérailler rapidement si notre concentration fait défaut. Rester alertes et vigilants, à deux, nous protégera de bien des tracas, dans toutes les situations possibles. Tous nos biens, essentiels pour cette aventure, sont rangés dans nos sacs à dos. Chaque objet a été sélectionné pour son utilité, sa fonction. Aucun objet de luxe, pas de superflus, le strict nécessaire. 12 Kg incluant l’eau, c’est le poids de chacun de nos sacs.
La décision de faire le GR20 avec Vincent, mon fils, remonte à l’automne 2018. Danielle, ma conjointe, a suggéré pour marquer les 16 ans de Vincent et mon départ à la retraite à l’automne 2019, qu’on fasse un voyage père-fils en terrain inconnu, là où nous n’avons jamais posé pied. Une belle façon de souligner ces deux événements importants d’une vie d’homme ! Le choix de la destination était sous la responsabilité de Vincent. Très rapidement, l’Australie, le pays des kangourous, des crocodiles géants et des requins blancs s’est imposé comme premier choix. Peut-être à cause de son côté exotique, de sa faune particulière et de son éloignement. Après une recherche des possibilités de randonnées dans les parcs australiens et des villes à découvrir, compte tenu de notre budget et de notre temps limité, nous avons dû revoir notre choix. Parmi les nombreuses propositions alternatives qui ont été faites, Vincent a retenu la Corse, le GR20. Rien de moins ! Il était prêt à s’attaquer au soi-disant GR le plus difficile d’Europe, 180 km de marche en 16 jours, un dénivelé positif de 11 000 m, négatif du même nombre, de nombreux passages techniques où les mains sont appelées en renfort et des descentes sans fin dans des pierriers vertigineux. C’est sans compter la météo qui peut s’avérer capricieuse et indécise en montagne. Les éléments du temps peuvent se déchaîner assez rapidement. Canicule, orages, brouillard, vents violents, températures négatives peuvent compromettre le succès de notre entreprise. Avant de le forcer à changer d’idée pour une deuxième fois, je me suis bien renseigné sur ce trek hors du commun. Même après lui avoir fait part du niveau d’engagement que ça représente, il n’a pas bronché. Son entêtement, que je juge essentiel pour une telle aventure, m’a fait dire oui, j’embarque dans cette galère ! À ce point, ne connaissant que les grandes lignes de la préparation requise, nous étions prêts à l’annoncer au reste de la gang : Danielle et Fanny, notre fille de 15 ans. Il y a plus de 20 ans, ma blonde, amateure de plein air et grande voyageuse, a emprunté le GR20 lors d’une rando d’une journée à Vizzavone où elle s’est rendue en train. Ayant donc elle-même une bonne idée du niveau de difficulté, elle a fait les gros yeux quand je lui ai fait part de notre projet, et a spontanément manifesté son désaccord : « Sais-tu vraiment c’est quoi le GR20 ? Tu n’as jamais fait de rando aussi longue, aussi dure, en refuge et avec un ado en plus. Tu n’as pas idée à quel point ça peut être exigeant, tu veux embarquer ton fils là-dedans, penses-y deux fois… » Bon, ben, tant pis ! Je n’allais pas tenter d’obtenir son imprimature en lui balançant des contre-arguments. Ce n’était pas le bon moment… Même réaction de ma mère que je savais déjà opposée à toutes entreprises comportant un minimum de risque. L’inconnu, ni pour elle ni pour les siens. Par politesse, d’autres ont préféré ne pas réagir devant nous… Nous considérant chanceux, des randonneurs et des sportifs aguerris nous ont avoués qu’ils aimeraient bien fouler ce sentier mythique un jour. Mon idée n’était pas de convaincre Danielle qu’avec de bons mots, bien choisis, ç’aurait été, je la connais assez bien, insuffisant. Il fallait passer à l’action et s’investir dans la planification, la préparation et l’entraînement, avec une grande attention et beaucoup d’assiduité. Rien ne devait être laissé au hasard. Pas de place à l’improvisation.
L’avion à hélices effectue un deuxième tour au-dessus de l’aéroport de Calvi. La piste est occupée par un autre avion commercial sur le point de décoller. Curieux ce bouchon dans un si petit aéroport. Bah ! Du hublot, je prends la mesure des montagnes environnantes qui me paraissent énormes. Est-ce bien cette montagne-là que nous gravirons demain ? Je me sens petit devant ces immensités. Pas de Uber dans le coin, pas de navette en direction de Calenzana et pas question de s’y rendre à pied, ça nous prendrait trop de temps et je veux absolument arriver au seul SPAR – l’épicerie de Calenzana – avant la fermeture, à 19 h 30. Il nous faut une cartouche de combustible et des pâtes pour le souper. Ce sera donc en taxi que nous nous y rendrons. 35 euros plus tard, nous voilà au poste d’accueil du gîte d’étape. La dame derrière le comptoir, vraisemblablement responsable de l’endroit, croit fermement que j’ai réservé deux lits dans le dortoir du gîte :
« Non madame, il y a eu erreur, nous voulons simplement un emplacement dans le camping, nous avons notre tente.
– Ce n’est pas ce que j’ai noté ici, me dit-elle avec conviction. »
Après une courte discussion, le sourire effacé, elle accepte la modification. « Merci bien, c’est gentil ! » Vincent, fin observateur, me fait remarquer que ce quiproquo a causé une erreur dans le paiement, à notre avantage. Grand épris de justice, Vincent veut rectifier la situation rapidement. Sans délai, je retourne voir la dame et, après explications, lui refile l’argent manquant. Du coup, elle retrouve son beau sourire, tout comme Vincent. Les bons comptes font les bons amis et la relation père-fils reste au beau fixe. Ce n’est qu’après avoir passé quelques nuits dans les refuges, en montagne, que nous pourrons dire que ce premier gîte était somme toute très luxueux : douches chaudes, cuisine bien équipée, grande salle à manger, électricité pour la recharge des téléphones, de gros arbres, ici et là, pour atténuer la chaleur accablante qui tape. Irréprochable quoi.


Jeudi le 8 août, 1e étape : Calenzana à Ortu
Nombre de Kilomètres (Km) : 11, Dénivelé Positif en mètres (D+) : 1450, Dénivelé Négatif en mètres (D-) : 250
Le lendemain matin, motivés au maximum, nous plions bagages, engloutissons le gruau boosté – recette de base à laquelle j’ai ajouté des noix hachées, des fruits séchées et des épices – et c’est un départ. Sur ma montre, je peux lire : 7 h, jeudi le 8 août. Nous faisons nos premiers pas accompagnés d’un français pour qui c’est un deuxième départ. À cause d’un manque de préparations et surtout d’un sac à dos beaucoup trop lourd, il a échoué royalement la première fois. Il a maintenant un sac à dos plus léger, une douzaine de kilos, comme nous et plus de vécu. Nous progressons à trois pendant quelque temps et au sortir du village de Calenzana, là où commence la vraie montée, nous le laissons partir devant, sa cadence est supérieure à la nôtre. Je me demande, en le voyant disparaître dans le paysage, si nous allons le revoir, s’il va terminer son périple cette fois. L’humidité se fait nettement sentir. L’eau commence déjà à perler sur mon nez. Ça promet ! La progression est lente, nos sacs à dos sont très lourds. Nous serrons et desserrons les sangles, à la recherche des réglages optimaux, comme si ça pouvait diminuer le poids des sacs… Nous commençons à prendre de l’altitude, le paysage change, la végétation se transforme, la pierre commence à apparaître et pour l’instant, nous ignorons qu’elle finira par remplir complètement notre champ de vision. Nous traversons de vastes étendues de maquis brûlés, signe que cette région a dû être touchée durement par la sécheresse. Sur le premier plateau, plusieurs randonneurs sont en pause. Nous faisons de même et admirons, pour la première fois, la vue à 360 degrés. Vincent me reproche déjà de prendre trop de photos et il se rebute d’en être le sujet principal. Il va devoir s’y habituer, car j’ai la ferme intention de partager des souvenirs de notre périple avec nos amis, la famille et surtout avec Danielle et Fanny qui sont restées à la maison. Je veux leur faire sentir la beauté des montagnes corses et ressentir les émotions que nous éprouvons.
Nous nous remettons en marche vers le refuge d’Ortu, notre destination du jour. Le sentier se transforme et devient rapidement plus abrupt, nous devons pour la première fois nous servir de nos mains et grimper sur la pierre en agrippant les chaînes installées aux endroits stratégiques. Au premier groupe de randonneurs que nous rencontrons, des « sudistes », qui font le GR20 du sud au nord, je pose cette question : « Est-ce qu’on en a encore longtemps à grimper sur ces pierres avec nos mains ? » La réponse est courte et énigmatique : « Vous n’avez encore rien vu… » Que dois-je comprendre ? Hmm, tout intrigués que nous sommes, je me dis que nous verrons bien assez tôt ce qui nous attend là-haut. Jusqu’à maintenant, malgré la fatigue du décalage qui s’ajoute à celle de la montée, le rythme est bon, Ortu sera à nous en milieu d’après-midi. La marche dans un lieu aussi euphorisant, est propice à la réflexion, à la méditation, à la distraction et la fatigue aidant, mêmes aux hallucinations… À cet instant, où ma pensée s’est éloignée de la réalité terrain, où ma concentration a baissé la garde, nous tombons, nez à nez, sur une chèvre. En fait, est-ce bien une chèvre ? Peut-être une hallucination ? Non, c’est vraiment une chèvre, plus en os qu’en chair… En bonne partie dévorée par des prédateurs, on peut dire qu’elle est « très » morte, la pauvre. De près, pas un beau spectacle. Les mouches s’en donnent à cœur joie. Désolé, mais pas de photo à vous montrer. Mon imagination fait des siennes et je me dis : « Si jamais nous nous perdons dans ces « mystérieuses » montagnes, finirons-nous comme la chèvre, affalés sur le sol, à la merci de prédateurs voraces. Plus personne n’entendra parler de nous. » Assez, revenons à nos moutons ou chèvres et éloignons-nous d’ici ! Au loin, une silhouette de refuge se dessine dans le paysage. Nous y serons bientôt, que je pense. Non, pas bientôt, ça prendra plus d’une heure pour y arriver. C’est là que je me rends compte que les distances ne se mesurent pas en kilomètres dans ces montagnes, mais plutôt en heures. D’ailleurs, dans le topo-guide, mon nouveau livre de chevet, on y indique le temps de marche entre deux refuges, pas la distance. C’est tout dire.
Le gardien, très accueillant, d’un premier geste de la main nous donne la direction pour nous rendre à la source d’eau potable, et de trois autres : les douches “frettes”, les sites de camping et la roulotte-restaurant. Il fait beau, le soleil est encore accroché assez haut, nous profitons de la vue pendant que nous montons la tente sur le site le moins en pente que nous trouvons, en contrebas de la roulotte-restaurant. Deux jeunes allemandes s’installent à côté de nous. J’échange quelques mots avec une des deux au lavoir. Comme nous, elles tenteront de se rendre à Conca. « Bonne chance les filles. » Notre plan est d’arriver à destination en 13 jours, pas en 16 comme il est recommandé dans le topo-guide. Pour réussir, il faudra doubler trois étapes. C’est le côté sportif de notre aventure. Pas question de doubler les premières étapes. Quand nous avons planifié le voyage au printemps, je devais tenir compte des effets du décalage horaire, de l’adaptation au rythme de la montagne, du poids des sacs à dos, du dénivelé et des passages techniques des premières étapes. Outre ces considérations, à mes yeux, l’autre inconnue c’était Vincent. Pas question de trop le pousser au début. Ainsi, nous avons décidé que la première étape à doubler serait celle du 14 août, la septième, de Manganu à Onda. Je constate que Vincent est relax, il a connu une bonne journée. Ça augure bien. Tout comme moi, il est douché et prêt à manger. En fait, il est toujours prêt à manger, c’est un ado de 16 ans ! Le repas trois services préparé par le cuisinier italien un peu bourru nous remplit tout juste. C’est de la bouffe fonctionnelle, point. À cause d’une intolérance aux légumineuses, Vincent me refile son plat de lentilles et s’empare de mes pâtes. Deux plats de lentilles pour moi… Notre repas, écourté par la chaleur intense qui sévit encore, même à cette heure avancée de l’après-midi, nous prive de faire connaissance avec nos voisins, une petite famille avec leur ado, du même âge que Vincent. Heureusement, nous aurons d’autres occasions de leur parler. Avant d’aller au lit, il nous reste un peu de temps pour explorer les alentours. De nombreuses bouses de vaches plus ou moins sèches jonchent le sol. Nous tirons la conclusion que les vaches sont partout autour de nous. Je prends même une photo d’une tente Quechua blanche tachée par les éclaboussures d’une bouse géante.


Vendredi le 9 août, 2e étape : Ortu à Carrozzu
Km : 8, D+ : 720, D- : 950
La nuit n’a pas été réparatrice, c’est le moins qu’on puisse dire. À cause de la pente trop prononcée du sol, au moindre mouvement, je glissais au fond de la tente. Il va falloir être plus sélectif quant au choix des emplacements de camping. Du reste, les arrivées tardives de certains randonneurs bruyants ont gâché nos premières heures de sommeil. N’étant pas seuls au monde, nous allons devoir nous y faire, ce sentier est fréquenté par de plus en plus de randonneurs. Une fois le déjeuner calé au fond de l’estomac, nous démontons la tente et rangeons tout le matériel dans nos sacs à dos. Les tâches n’étant pas encore bien partagées entre nous deux, nous quittons le refuge à 7 h 45 après avoir fait le plein d’eau potable à la source. Un peu trop tard pour partir, mais bon. Cap sur Carrozzu, situé à huit km d’Ortu. Ça se « corse » assez rapidement après le départ. Le dénivelé positif n’est pas énorme, 780 mètres, mais ça ne roule pas du tout. L’ascension est longue, pas beaucoup de répit, de gros rochers nous forcent à ranger nos bâtons trop souvent et à miser sur nos mains pour continuer l’ascension. Nous finissons par atteindre le sommet à 2020 mètres avant de passer sur l’autre versant du Capu Ladruncellu où nous franchissons un immense pierrier. Nous suivons plus ou moins les courbes de niveaux tout en traversant des petits cols et éboulis. C’est sur ce terrain très accidenté que nous nous sommes perdus pour la première fois ! Et oui, devant nous c’est l’impasse, pas d’issue en vue : « Est-ce vraiment un cul de sac ? Où sont les marques ? » Après quelques tentatives infructueuses pour trouver notre chemin, nous déposons les sacs et Vincent se porte volontaire pour faire marche arrière à la recherche de ces fameuses marques blanches et rouges. Je lui recommande fortement de se concentrer, car nous sommes sur une paroi assez inclinée qui exige un sans-faute. Pas un endroit recommandé pour les acrophobes, comme Danielle. Quelques minutes plus tard, j’entends la voix à peine audible de Vincent:
« J’ai trouvé une marque.
– Yes, super ! » lui répondé-je avec un regain d’enthousiasme dans la voix.
Ça nous a pris une vingtaine de minutes pour regagner le sentier. C’est reparti de plus bel. Cette petite frousse me fait réaliser avec bonheur que Vincent est un excellent randonneur. Il n’a pas froid aux yeux et ne panique pas devant l’adversité. Avant d’amorcer la très longue descente vers le refuge de Carrozzu, tout en bas de nous, à une centaine de mètres, nous apercevons les deux allemandes qui sont de tout évidence hors sentier. Je leur fais signe de rebrousser chemin. En nous voyant, elles comprennent instantanément qu’elles sont en train de tracer une nouvelle voie… La descente est raide et exige l’utilisation des bâtons à chaque pas pour contrôler la vitesse et éviter les entorses aux chevilles. Une pause « hydratation » à l’ombre d’un gros rocher est bienvenue. Nous échangeons quelques mots avec un espagnol de Barcelone qui ne parle ni français ni anglais ! Pour arriver à nous comprendre, il faut passer de la parole aux gestes. Maintenant que nous avons trouvé une langue commune, nous sommes tous d’accord pour dire – ou gesticuler – que cette deuxième étape est plus dure que la première. Les allemandes arrivent à leur tour et nous disent qu’elles étaient très contentes de nous voir là-haut. Se perdre sur le GR20, ce n’est pas juste une histoire de chrono, de temps perdu, ça casse le rythme et évacue le plaisir. Donc, évitons de nous perdre. Finalement nous arrivons à Carrozzu, après huit heures de marche. Nous nous enregistrons auprès du gardien, réservons un repas trois services, montons la tente sur un site à niveau cette fois, prenons la douche et lavons notre linge. « Merde, l’eau semble encore plus froide qu’à Ortu. » Nous sentons que la routine commence à s’installer. Nous devenons plus efficaces dans toutes nos tâches. C’est bon signe. À l’heure du souper, le gardien s’époumone: « Le dîner est prêt, à table svp. » Son invitation se rend jusqu’à notre tente, à plusieurs dizaines de mètres du refuge. Tout le monde accoure sur la terrasse pour s’attabler avec d’autres randonneurs. À notre table, est assis notre espagnol de Barcelone, un couple de jeunes parisiens que nous avons croisé brièvement lors de la première étape, un randonneur de type « machine-de-guerre » et à nouveau la petite famille avec leur ado de 16 ans. Malheureusement, je n’arrive pas à me souvenir des prénoms. L’atmosphère est détendue, nous rigolons, échangeons des anecdotes et apprécions le moment privilégié que nous vivons tous. Affamés que nous sommes, tout ce qui est déposé sur la table disparaît rapidement, la soupe corse, le pain, les pâtes, oui encore des pâtes, le fromage corse et le gâteau au chocolat. Génial. Pour finir ce copieux souper, arrivé à la tente, je décide de me faire une tisane citron-gingembre. Malheur, le briquet ne fonctionne plus et je n’ai pas d’allumettes. « Que faire ? Réparer le briquet. » Vincent s’y met avec ardeur. Il démonte le mécanisme et découvre que la petite pierre qui produit l’étincelle a quitté son socle. Il cherche en vain dans le contenant où se trouvait le briquet. Rien. Bon, à l’évidence, aucune réparation n’est possible. Au magasin du refuge, pas de briquet ni d’allumettes à vendre. Il n’y aura donc pas de tisane, sniff sniff. Pour remplacer ce petit plaisir avant d’aller au lit, nous nous rendons près du « pad » de l’hélicoptère admirer le magnifique coucher de soleil. De retour à la tente, je règle l’alarme sur mon cellulaire pour un réveil à 6 h 30 et abandonne mon corps à la nuit étoilée. Vincent n’est déjà plus là.



Samedi le 10 août, 3e étape : Carrozzu à Ascu
Km : 5, D+ : 800, D- : 640
La troisième étape, très technique selon notre guide, malgré qu’elle soit relativement courte, nous prendra plusieurs heures à compléter. Il faudra composer avec un terrain complexe où les replats ne sont pas fréquents. Ce matin, plus dispos que frais, nous faisons le constat que nos matelas de sol sont de piètre qualité. Un mauvais achat. Impossible de dormir sur le côté sans se faire une plaie de lit sur les hanches. Dormir sur le dos n’est pas dans nos habitudes, ni pour Vincent, ni pour moi. Si c’était à refaire, j’opterais pour un matelas auto-gonflant ultra-léger. Dans les circonstances, nous allons devoir endurer ce mince matelas ultraléger Z-Lite de Therm-a-Rest, que je déconseille fortement, pour le reste du GR. Un point positif s’il en faut, la nuit a été plus paisible que la précédente : pas d’arrivées tardives tapageuses et pas de partys à proximité… Tandis que Vincent s’affaire à préparer les portions de gruau du déjeuner, je me charge de trouver du feu pour le réchaud. Coup de chance, à la cuisine commune extérieure, les deux allemandes sont là, en train de déjeuner. Après les avoir remerciées, je retourne à la tente avec le réchaud en main déjà allumé, ce qui me prend quelques minutes supplémentaires de marche. Je remarque que Vincent fait un effort pour avaler son gruau boosté. On dirait que ça tourne plusieurs fois dans sa bouche avant de prendre la direction du gosier. Un signe qu’il n’aime pas ma recette ! Trop tard pour se plaindre et il le sait. Une visite à la toilette « à pédale » s’impose avant de partir au front. Vous avez bien lu, c’est vraiment une toilette écologique à pédale ! Le principe de base est de séparer le solide du liquide pour un traitement distinct… Quelques minutes plus tard, à 7 h 30, nous sommes en route pour Ascu. Peu de temps après avoir atteint notre vitesse de croisière, le murmure d’une petite rivière atteint nos oreilles. Nous nous en approchons rapidement et juste là, devant nous, se dévoile la longue passerelle de Spasimata qui lie les deux rives. Vincent acquiesce à ma demande de le prendre en photo au milieu de cette dernière qui fait 31 mètres de long et qui oscille avec amplitude sous ses pas. « Merci pour ta patience ti-homme. » De l’autre côté, le terrain s’incline au point où nous devons nous résoudre à tenir fermement les chaînes pour franchir les passages plus délicats dominés par de grandes dalles rocheuses. Je n’ose même pas imaginer cette montée par temps pluvieux… Pour peu qu’il pleuve, ça doit devenir impraticable, un vrai casse-cou. Avant d’arriver au Lac de la Muvrella, Vincent, plus veinard que moi, aperçoit les premières chèvres de montagne, vivantes cette fois! L’eau du lac n’étant pas attirante, nous rejetons l’idée de nous y rendre, nous prendrons la pause le long du sentier. C’est l’occasion de manger une barre énergétique. Je me rends compte que l’ajout de ces barres « Cliff » à notre menu quotidien était une excellente idée. Elles nous fournissent assez d’énergie pour patienter jusqu’au repas suivant. De l’autre côté de l’arête sommitale, à une altitude de plus de 2000 mètres, ça devient joliment technique. Juste avant de « désescalader » un obstacle tout en pierre de plusieurs mètres de haut, j’entends quelqu’un, plus bas, qui nous adresse la parole : « Tournez-vous, allez-y à reculons, ce sera plus facile et moins risqué ». Sage recommandation que nous mettrons désormais en pratique à plusieurs reprises. De cette manière, nous contrôlons mieux notre descente, notre corps est plus près de la montagne et notre sac à dos ne risque pas de nous projeter en avant. C’est justement le père de l’ado de 16 ans qui nous a fait cette suggestion. Nous aurons l’occasion de le remercier plus tard. L’épreuve n’est pas terminée pour autant. Il faut maintenant se déplacer sur un long tronçon trop escarpé à mon goût. Mes jambes ramollissent d’un cran et se mettent à trembler. Allons-y lentement avec la plus grande concentration possible. J’espère que Vincent a entendu mes directives et est aussi sur ses gardes que moi. Les faux pas ne sont pas permis ici. Je dois m’arrêter à quelques reprises pour laisser passer les randonneurs « sudistes » ce qui me permet de reprendre mon souffle et boire un peu d’eau. Vincent s’éloigne de plus en plus. Je le vois sortir de la zone critique. Je le rattrape quelques minutes plus tard et nous décidons de casser la croûte avant de plonger vers la station de ski Ascu. Nous rejoignons un petit groupe de randonneurs assis sur un promontoire qui domine les alentours. Nous discutons avec eux tout en mangeant nos galettes polaires et des tranches de jerky. J’en profite pour donner un petit répit à mes pieds en retirant mes bottes et mes chaussettes. À ma grande surprise, ni Vincent, ni moi n’avons d’ampoules aux pieds. Tout se passe bien jusqu’à maintenant dans ce département. Pour ma part, quand mes chaussettes deviennent trop humides, je les change pour une paire sèche. Vincent remarque la présence de chèvres au loin, sur le flanc de la montagne. Je ne vois absolument rien même avec mes lunettes de myope… Tant pis ! Avant que je ne devienne trop contrarié de ne pas voir ces bêtes, je déclare le dîner terminé: « OK Vincent, il est 13 h, c’est le temps de descendre à la station de ski. » De notre position, elle nous semble minuscule. C’est difficile à croire que nous mettrons deux heures pour nous y rendre. À mi-chemin de cette pente raide et exposée au soleil brûlant, je sens que Vincent lève le pied. Ce n’est pas juste la fatigue, il me confie qu’il a mal aux genoux. Nous atteignons la forêt de pins Laricio au ralenti. Ce n’est pas le temps de le pousser. Un doute s’installe dans mon esprit sur nos chances de réussite. Je ne lui en parle pas. Vincent me confiera ultérieurement qu’il a eu, à ce moment, la même crainte d’échouer que moi. Grand soulagement quand nous arrivons au refuge d’Ascu Stagnu, nous allons pouvoir nous reposer, enfin. Le bilan de cette étape en chiffre n’est pas reluisant. Vincent dirait que c’est nul: cinq km en plus de six heures, moins d’un kilomètre à l’heure. Pas de quoi écrire à sa mère. Pourtant nous en avons bavé ! Ce sera mieux demain, restons positifs. Une fois installé, nous nous dirigeons au resto-bar de la station de ski. Pas de chance, ils ne prennent pas la carte bancaire. Tant pis, nous nous payons quand même un coke à deux avec notre petit cash. Et là, nous apprenons qu’ils acceptent la carte bancaire au grand resto du centre de ski. Jubilation ! En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, nous sommes déjà rendus sur la terrasse du grand resto en train de commander une bière pour moi, une limonade pour Vincent et un sandwich jambon beurre pour nous deux. La pura vida ! Avant de quitter, je réserve une table à 6 h pour le déjeuner-buffet. À l’heure du souper, nous rejoignons deux autres randonneurs, Machine-de-guerre que nous avons rencontré la veille, à Carrozzu et un autre type, grand, qu’on ne connaît pas. Nos conversations autour de notre petite table sur le balcon du refuge m’ont permis de confirmer ce que je savais déjà: il ne faut pas doubler les premières étapes du GR20. En effet, le grand nous a mentionné qu’il a doublé dès le départ. Il est arrivé à Carrozzu à 21 h, à la frontale, complètement harassé. Est-ce dû à une mauvaise planification ? Probablement. De retour à notre site de camping, Vincent constate que la tente Quechua voisine de la nôtre est inoccupée. Ces tentes, déjà montées et pourvues de deux matelas de sol confortables, sont mises à la disposition des randonneurs qui voyagent légers. Le coût de la location est très raisonnable. Sans dire un mot, nous flairons là l’occasion de mieux traiter notre dos pour au moins cette nuit. Je double mon matelas de sol avec celui de Vincent. Et Vincent emprunte le matelas gonflable de la tente Quechua. La chance nous sourit, notre dos nous remercie.


Dimanche le 11 août, 4e étape : Ascu à Tighjettu
Km : 9, D+ : 1200, D- : 1000
À l’heure convenue, debout devant l’énorme buffet du grand resto, chaud à droite et froid à gauche, nous ne savons pas par où commencer. C’est un festin de « Roy » ! Pendant que je remplis ma grande assiette, j’interroge Vincent: « As-tu réussi à t’endormir avant minuit ? Moi non, la musique était trop forte. On dirait que les planètes ne veulent pas s’aligner pour qu’on passe une bonne nuit. » Il abonde dans le même sens : « Au moins j’avais un bon matelas. » Tout à fait d’accord. Un confort qui a compensé les décibels du long spectacle « live » de chants corses au resto-bar d’en face. C’est peut-être faux, mais je crois que les montagnes qui encerclent la station ont amplifié, à outrance, la voix du chanteur. Par chance, nous avons des bouchons pour les oreilles… Une autre question pour laquelle j’appréhende la réponse: « Pis tes genoux, comment ça va ce matin ? » Après quelques secondes de réflexion, probablement dédié à un auto-diagnostic, il se prononce : « Je crois que ça va aller. » Ça me rassure, mais il reste quand même un tout petit doute dans mon esprit d’autant plus que je suis convaincu que sa réponse est biaisée. Il ne veut surtout pas me décevoir, ni être la cause d’un abandon. Son orgueil d’homme, manifeste, prend le dessus sur son hésitation. Hier, à la tombée du jour, nous avons vu un mec arrivé en clopinant, les batteries à plat. Il s’est loué une chambre à l’hôtel « Le Chalet » de la station et n’en est pas sortie de la soirée. Nous apprendrons plus tard qu’il a abonné à cette étape. Le taux d’abandon dans les premières étapes du GR20 est très élevé. Ni Vincent, ni moi voulons faire partie de ces statistiques. Je vais le surveiller et l’encourager à transférer plus de poids sur ses bâtons en descente et nous augmenterons la fréquence des pauses. Pour durer, il faut ménager sa monture.
C’est le déjeuner le plus copieux que nous avons pris depuis le premier matin sur la route. Littéralement gonflé à bloc, nous hissons nos sacs et partons à l’assaut du plus haut sommet du GR20, une autre bonne épreuve d’endurance. Ce sera costaud, il faudra bien gérer l’eau et composer avec un soleil brutal. Jusqu’au premier pont, c’est une mise en jambe lente et facile. Au-delà, ça se met grimper sérieusement et les passages techniques se succèdent à tel point que nous ne savons plus quoi faire avec nos bâtons. Nous les rangeons et les sortons sans arrêt. Sur certaines sections, pour assurer, un seul bâton est préférable, libérant une main, prête à agripper l’arête d’une pierre au besoin. La demande physique est grande, Vincent boit copieusement. Il va falloir se ravitailler en eau avant d’arriver au sommet sinon ce sera la panne sèche. Surtout que maintenant je sais qu’il peut facilement boire un litre de plus que moi en terrain difficile. À partir de maintenant, nous sommes à l’affût de tout point d’eau. C’est avant de faire notre entrée dans le grand cirque de Tribulaccia que nous repérons un cours d’eau à moins de 200 mètres du sentier. Bingo ! Nos poches d’eau bien remplies, nos foulards de coton humectés, « tartinés » de crème solaire et une barre Cliff derrière la cravate, nous sommes prêts pour le grand cirque. Cette pause ne rend pas l’effort plus facile, fallait s’y attendre. À l’approche du sommet, des névés sont visibles sur le flanc de la montagne, signe que l’hiver doit être assez rigoureux dans le secteur. Les derniers mètres sont raides, si bien que Vincent m’avouera plus tard que cette déclivité prononcée dans la pierre lui a fait un peu peur. C’est avec une grande fierté, faiblement exprimée, que nous atteignons finalement la pointe des éboulis. Il est presque midi et nous sommes à 2607 mètres d’altitude. Ce sera le point culminant du GR20 pour nous deux. Quelques randonneurs ont déposé leur sac à dos, le temps de faire un aller-retour de moins de 2 heures sur le « top » de la Corse, Monté Cinto, qui est à 2706 mètres. Nous décidons de conserver notre énergie pour l’éreintante descente qui nous attend en après-midi. En totale admiration devant tant de splendeur naturelle, j’apprécie profondément la chance que j’ai de pouvoir partager ce moment unique avec mon fils. Quelques photos avec le Monté Cinto en arrière-plan, des salutations à quelques randonneurs que nous connaissons et hop vers Bocca Crucetta. Avant d’y arriver, sur notre gauche, à un niveau inférieur, se donne en spectacle le très beau lac Cinto. Alimenté uniquement par la fonte des neiges et les précipitations, l’eau doit être glacée. Nous n’irons pas la tester, le détour serait trop long. Juste de l’autre côté de l’arête, nous tombons sur une jeune belge « sudiste » en pause qui compte plusieurs égratignures sur ses jambes et bras. Ma curiosité m’amène à lui poser une question: « Que vous est-il arrivé ? » Aucune hésitation dans sa réponse: « Je me suis perdue pendant 1 h 30 il y a quelques jours, j’ai paniqué et suis tombée cinq fois. J’ai cru que je n’arriverais pas à retrouver mon chemin. » Assez extrême comme expérience que je me dis. Sachant qu’elle est seule et se dirige vers les étapes les plus techniques, nous lui recommandons d’être très très prudente et de rester alerte. Nous la laissons et amorçons notre descente dans un grand ravin qui nous mènera à Tighjettu. Quelle descente longue et laborieuse ! À plusieurs endroits, nous devons y aller à reculons, sans les bâtons. Pour couronner cette descente sous un soleil de plomb, avant de rejoindre le refuge, je remarque que Vincent n’a plus de chapeau sur la tête et qu’il n’est visiblement pas attaché à son sac à dos :
« Il est où ton chapeau? lui demandé-je sèchement.
– Je l’ai perdu. Il a dû tomber de ma ceinture.
– Oh! Ce n’est pas une bonne nouvelle et on ne peut pas se permettre de faire marche arrière et remonter là-haut. Il faut espérer que quelqu’un va le trouver et te l’apporter. »
Nous ne reverrons jamais son chapeau… Son petit foulard en coton, très rafraîchissant lorsqu’imbibé d’eau froide, deviendra à partir de maintenant son nouveau couvre-chef. Un incident est survenu dès notre arrivée au refuge. Tandis que je m’affairais à dégoter le meilleur emplacement pour notre tente, Vincent s’est rué vers les chiottes turques. Une urgence ! Oh Surprise ! À sa sortie, j’ai vu le sang qui coulait de son nez, à travers son mouchoir et ses doigts. Ça ne s’arrêtait pas. Je me suis précipité vers lui avec mes quelques mouchoirs supplémentaires et nous nous sommes dirigés promptement vers le refuge, à la recherche du gardien. Nous l’avons trouvé dans la pénombre de sa cuisine-bureau alors que la luminosité extérieure était à son maximum. Contraste saisissant. Après les présentations d’usage, j’ai tout de suite expliqué la situation. Pas eu besoin d’en dire long, il a invité Vincent à s’asseoir, puis du congélo, il a sorti un morceau de glace, l’a apposé sur sa nuque en lui penchant la tête en arrière. Et je l’ai entendu prier en corse et vu faire des signes de croix ! Après il m’a dit: « Je ne suis pas croyant, mais je sais que ça marche. » Pourquoi pas ! C’était notre première rencontre avec Charlie. Un personnage comme lui, ça ne s’invente pas. Avec un peu de recul, j’ai compris que la chaleur accablante, la fatigue accumulée et probablement un bas taux d’humidité sont les principales causes de ce saignement de nez pas ordinaire. Le fait d’avoir perdu son chapeau lors de la descente n’a sûrement rien arrangé… Une fois les émotions retombées, nous nous sommes rendus à la cascade pour faire baisser notre température corporelle. Pas question de submerger d’autres membres que les pieds ! Si l’eau de la douche est à cette température, ça va faire mal en « Nom d’une bobinette ! »
À l’invitation de Charlie, tout le monde se regroupe dans le refuge pour le repas du soir. À notre table, je revois la famille française et nous faisons la connaissance de Pierre, un solide gaillard d’origine corse qui en est à sa sixième traversée. Impressionné par cet exploit, tout ouïe, nous l’écoutons livrer quelques-uns de ses secrets sur le GR20. Il répond gentiment à nos questions d’amateur et nous parle du tragique accident qui a coûté la vie à sept randonneurs en 2015. Depuis cette catastrophe, le cirque de la solitude est fermé et même désinstallé. Il n’est plus sur le sentier du GR20. Du côté de nos amis français, nous apprenons que la motivation de leur ado de 16 ans a fondu avant d’arriver à la fameuse Pointe des Éboulis. Plus question d’avancer : « C’est fini pour moi, j’arrête ici, je veux rentrer à la maison. » Les ados sont de drôles de moineaux, parfois aussi têtus et rétifs qu’un âne. Les parents ont dû le flatter généreusement dans le sens des plumes. Une heure qu’ils ont mis à le convaincre de se remettre en marche. Je me croise les doigts, depuis le début de notre périple, Vincent n’a pas affiché une seule fois un comportement défaitiste. Bien au contraire, l’entrain et l’ardeur sont présents à chaque jour. Pour clore le repas, Charlie, notre hôte, arrive armé d’un grand vaporisateur qu’il exhibe devant tous les convives: « À quoi pensez-vous que ça sert ? » nous demande-t-il. Personne ne tente une réponse. Moment suspendu ! Que nous réserve-t-il ? Il nous fait languir de longues secondes, puis s’approche de la dame au bout de l’autre table: « Vous, madame, ouvrez la bouche toute grande. Non ce n’est pas assez grand, je veux voir toutes vos belles dents », dit-il en manipulant son vaporisateur comme une arme, le doigt sur la gâchette. C’est parti, au moins cinq giclés de ce liquide incolore et inconnu atteignent le fond de cette bouche béante. La dame lève la main pour signaler que ça suffit. Ça déborde, il faut arrêter le traitement. Après avoir avalé le liquide et repris ses esprits, elle déclare: « Mais c’est de l’alcool ! » Tout le monde s’esclaffe. Un digestif servi au vaporisateur… On aura tout vu. « Au suivant, » poursuit-t-il. Je n’y ai pas échappé, ni Vincent. « Toi, jeune homme, tu n’es pas majeur, mets ton doigt bien haut que je puisse l’atteindre. Maintenant tu peux le mettre dans ta bouche. » Un souper mémorable. Merci à Charlie, l’homme au vaporisateur.


Lundi le 12 août, 5e étape : Tighjettu à Ciottulu
Km : 7, D+ : 700, D- : 340
Le lendemain matin, nous nous sentons bien, le petit incident du jour précédent n’affecte en rien notre moral de béton. Quatre grosses étapes de complétées, nos chances de succès augmentent. À ce stade-ci, nous sommes totalement engagés dans ce défi, physiquement et mentalement. La montagne est devenue petit à petit notre seule réalité. Tous nos sens sont sollicités pour l’affronter et la vaincre. Le reste est secondaire et occupe de moins en moins nos pensées. Aujourd’hui, avec ses 700 mètres de dénivelé positif, ce sera la plus petite journée depuis le jour un; il en faut une de temps en temps. Ciottulu, notre destination, est le refuge le plus haut du GR20, blotti à 1990 mètres. Les premiers pas se font à tâtons, nous sommes à la recherche des marques du sentier. Vincent en repère une, prend le « lead » et dicte la cadence, j’aime bien qu’il en soit ainsi. Au bout d’une quarantaine de minutes, quelle ne fut pas notre surprise de voir en bordure du sentier, sur un plateau dégagé, un ensemble complet de poids et haltères. Quand j’ai soulevé la barre, aucun doute dans mon esprit, je n’hallucinais pas, tout ça est bel et bien réel. Je comprends que le site est enchanteur et porte au dépassement de soi, mais qui vient s’entraîner ici ? C’est à la bergerie d’u Vallone, à proximité, que la réponse se trouve. Le grand mec baraqué qui nous a vendu un saucisson confirme qu’il passe une partie de son temps libre à lever des poids pour garder la forme. Il va sans dire que cette rencontre fut très sympathique et saugrenue. Dehors, un seul randonneur est présent, Pierre, le corse, que nous avons rencontré la veille. Il nous informe qu’il se rend lui aussi à Ciottulu et, si le temps le permet, il tentera de monter au trou du Capu Tafunatu. Ce trou qui traverse le pic rocheux, d’un bord à l’autre, en contrebas du sommet, fait 35 mètres de large sur 10 mètres de haut. Selon la légende, c’est le diable lui-même qui aurait percé ce trou, qu’il est possible d’apercevoir à des kilomètres à la ronde. Selon Pierre, il faut de bonnes notions d’escalade pour l’atteindre. Cette variante est vite écartée, trop risquée. Nous laissons la bergerie derrière nous avec l’idée de profiter au maximum de la fraîcheur nocturne encore présente dans cette forêt assez dense. Le chemin, en voie de « guérison » nous offre une bonne protection contre le soleil du matin. Aujourd’hui, le niveau de difficulté n’a pas encore dépassé deux sur une échelle de cinq. Cependant, nous savons pertinemment que ça va s’approcher de quatre avant d’arriver au col Bocca di Fuciale. La pente, sans trop nous l’annoncer d’avance, prend rapidement de la verticalité, la canopée s’ouvre et nous voilà déjà en pleine ascension. Après un effort considérable, d’un commun accord, nous nous arrêtons là où le feuillage est assez dense pour produire une ombre invitante. C’est l’heure du saucisson. Avant d’arriver au col, un couple de sudistes s’empressent de nous faire part de leur mauvaise expérience avec le gardien de Ciottulu : « Ce gardien est désagréable, aucun respect pour les randonneurs. Il n’a même pas voulu nous vendre de pain. N’arrêtez pas là, continuez jusqu’à Castel de Vergio ! » Après quelques minutes de cogitation, ma décision est prise. Au sommet, en pause, j’en fait part à Vincent : « Pas question de se rendre plus loin que Ciottulu. Nous avons une réservation, payée d’avance, et il faut faire une gestion durable de notre cash. Il faut éviter les mauvaises surprises. Même si ce gardien est à prendre avec des pincettes, nous ferons avec. Deux randonneurs avertis doivent bien en valoir quatre, j’imagine ! » Le refuge est maintenant en vue et il commence à pleuvoir. Première ondée depuis Calenzana. Nous nous trouvions chanceux d’avoir été au sec jusqu’à maintenant. Après avoir « abrillé » les sacs à dos d’une housse anti-pluie et s’être vêtu d’un imperméable, on embraye et accélère le pas pour ne pas trop se faire mouiller avant de s’enregistrer auprès du gardien « particulier ». Au souper, Pierre nous informe qu’il ne fera pas l’ascension du trou avec ces averses qui rendent la montée trop périlleuse. C’est dommage, car nous avions l’intention d’aller l’observer en pleine action. Du début à la fin du souper, le gardien s’est activé à servir tous les convives sans perdre une minute. « La fin du premier service est à 19 h 30 et svp n’oubliez pas d’enlever vos bottes à l’entrée de la salle à manger. » J’ai vite compris qu’en respectant les règles du gardien, nous n’aurions pas de problème avec lui. Parmi les corvées après une journée de randonnée, il y a le lavage. Impossible de remettre cette tâche au lendemain, même s’il pleut, nous sommes à court de vêtements de rechange. C’est ce qu’on appelle se faire prendre au jeu de la procrastination. L’espace réduit de la tente se prête mal à l’installation d’une corde à linge. C’est, toutefois, la seule solution que j’ai trouvée pour faire sécher les morceaux les plus importants que nous porterons le lendemain. La leçon apprise: ne plus prendre de retard avec la lessive !


Mardi le 13 août, 6e étape : Ciottulu à Manganu
Km : 24, D+ : 920, D- : 1300
Bonne nouvelle, la pluie s’est arrêtée au début de la nuit et à l’aube, les nuages se sont poussés pour faire place aux premiers rayons de soleil. Aujourd’hui ce sera notre plus longue journée. De Ciottulu à Manganu, il y a 24 km à couvrir. Nous nous y mettons dès 6 h 50. La ligne de crête, facile à suivre, nous assure une parfaite mise en jambe. Pour se rendre au Golu, dans la vallée, que nous longerons jusqu’à la bergerie d’E Radule, nous devons dévier de la crête. Ce faisant, nous croisons presqu’autant de courbes de niveau que de vaches… Puisque nos amies les vaches sont chez elles, il est de bon ton de céder gentiment le passage. L’attente me donne la possibilité de prendre quelques photos de ces bêtes dociles. Le long du Golu, nous croisons une famille de quatre personnes, deux adultes et deux ados. De notre courte conversation, j’apprends qu’ils ont doublé l’étape de Onda à Manganu. Un grand défi que nous aussi voulons relever, dans l’autre sens, de Manganu à Onda. Ça me rassure d’entendre qu’ils ont réussi à le faire avec leurs deux ados. Je note qu’au fil des kilomètres, ces arrêts, si courts soient-ils, sont des moments de « libre-échange » d’information chers aux randonneurs. Ça fait partie de l’expérience GR20. À la bergerie d’E Radule, c’est le calme plat, il n’y a aucune activité, ni animale, ni humaine ! Elle est fermée, inutile de s’y attarder. Dans la grande forêt que nous traversons, les randonneurs à la journée se font de plus en plus présents. Certains sont peu équipés, d’autres mal chaussés et quelques-unes bien parfumées 🙂 Du coup, je me questionne sur ma propre odeur… C’est un signe qui ne trompe pas, ces randonneurs sont sûrement partis ce matin d’un site accessible en voiture. Qui dit voiture, dit civilisation, ou presque… Ce n’est pas toujours vrai, j’en conviens. Quelques minutes plus tard, nous voilà à Castel de Vergio, la deuxième station de ski du trajet, très petite, avec un seul tire-cul. Il est 10 h 30, le resto est ouvert et nous pouvons payer avec la carte de crédit, nous sommes bénis des dieux. La commande ne tarde pas : « Ce sera quatre sandwichs jambon-beurre, un coca et un Orangina, un paquet de mouchoirs, un lipsil et un briquet. C’est tout. » À trop vouloir micro-gérer le poids de nos sacs à dos, j’avais décidé de ne pas apporter de lipsil. Erreur, nos lèvres sont gercées jusqu’au sang. Il était temps qu’on en trouve. J’aurais dû écouter ma blonde ! Muni d’un nouveau briquet, nous allons pouvoir remettre le gruau boosté à l’honneur sur le menu du déjeuner, au grand déplaisir de Vincent… Les kilomètres suivants défilent sans trop nous taxer et après une série de lacets relâchés, nous atteignons Bocca San Petru où se trouve un tout petit oratoire à proximité duquel nous enfilons nos deux autres sandwichs jambon-beurre, assis entre les crottins. Mais quel régal. Les vents sont forts, très forts. Au moment où je prends une photo du seul arbre sculpté par le vent, un presque-nuvite se glisse dans mon cadrage, comme s’il voulait faire partie de la photo avec Vincent. Je n’avais pas réalisé qu’il faisait chaud au point de grimper en bobettes ! Restons dans les anecdotes, moins d’une heure plus tard, un randonneur à la journée, vraisemblablement parti de la station de ski, vient à notre rencontre en se laissant glisser comme s’il était sur des skis, bien qu’aucune névé ne couvre le sol. Arrivé à notre hauteur, je vois bien qu’il n’a plus les semelles originales de ses chaussures. Une réparation de fortune avec une pièce de plastique tient lieu de semelles. « Bonjour, Hi », lui dis-je poliment. Il n’a pas le goût de jaser, ça se voit dans son visage sans éclat. Je n’insiste pas. Décidément, nous allons de surprise en surprise ! Par le chemin muletier, nous arrivons à Bocca a Reta. Aussitôt notre regard est attiré par ces pozzines où déambulent librement des troupeaux de vaches, des chevaux et de randonneurs à la journée ! Toute cette beauté nous rend contemplatifs et invite à ralentir drastiquement la cadence. Les pozzines sont de curieuses pelouses spongieuses, verdoyantes, qui ressemblent à de la mousse et qui sont traversées par des ruisseaux saturant le sol, jusqu’à former des trous d’eau. Les pozzines du Lac de Nino sont les plus connues de la Corse. Après la découverte de cet « oasis » de montagne, nous contournons le lac de Nino dans le but de suivre plus ou moins le Tavignanu, deuxième fleuve de l’île de beauté. Au loin, surélevée, la bergerie de l’Inzzecche que nous avons confondu pendant plusieurs minutes avec le refuge de Manganu. Fausse joie, cible ratée ! Deuxième essai, à l’approche d’une colline, des cloches retentissent. « Vincent, nous y sommes presque, enfin ! » Mais non, c’est une autre bergerie. Autre fausse alarme. Il est 16 h 35 quand nous franchissons la ligne d’arrivée et mettons les pieds sur la terrasse du refuge de Manganu. Nous sommes tous les deux vidés et affamés. Ici, il y a des douches chaudes, mais payantes, pour lesquelles la file d’attente est trop longue. Bah, les froides feront l’affaire encore une fois ! Nous retrouvons nos nouveaux amis à l’heure du repas et savourons ensemble les pâtes tant attendues.
Parfois, on trouve des objets le long du parcours. Ce fût notre cas à l’étape quatre, celle de Ascu à Tighjettu. Un tube de crème solaire échappé par un randonneur à la Pointe des Éboulis. En bon samaritain, Vincent a décidé de transporter le tube dans son sac à dos en se donnant comme mission de le retrouver. « Tu penses vraiment que tu vas pouvoir remettre ce tube à son proprio. À mon humble avis, c’est perdu d’avance. On a probablement affaire à une gazelle de montage, on ne la reverra jamais. » À Tighjettu, aucun signe de la gazelle, même chose à Ciottulu. « Je te l’avais dit Vincent, oublie ça et laisse le tube ici avant qu’on parte. On n’a pas besoin de transporter d’objets inutiles si légers soient-ils. » Et là, à Manganu, la jeune française à ma gauche et Machine-de-guerre nous informent qu’à une autre table, il y a une fille qui a perdu sa crème solaire et qui en aurait vraiment besoin. Bingo ! Vincent, tout content de m’avoir tenu tête, va remettre le tube à la jolie randonneuse qui le remercie chaleureusement ! Pas besoin d’ajouter que Vincent affiche une fierté non-dissimulée. Je m’incline ! Deux visiteuses nous attendent à la tente. Que nous veulent-elle ? Y en a même une qui se frotte le nez contre notre tente ! Où sont les bonnes manières ? Je m’empresse de signaler à la plus petite de dégager. La plus grosse, qui ne réagit pas, doit être la mère de l’autre. Deux magnifiques vaches qui, de toute évidence, sont chez elles. Je dois donc me corriger : ce sont les hôtes et elles nous reçoivent dans leur habitat(ion). Après cette étrange rencontre, nous mettons un point final à la journée, il faut se coucher tôt. Demain nous prévoyons doubler pour la première fois. Au lieu d’arrêter à Petra Piana, nous filerons jusqu’à Onda. Un défi que nous sommes prêts à relever.


Mercredi le 14 août, 7e étape : Manganu à Onda
Km : 18.5, D+ : 1330, D- : 1500
La septième étape débute à la frontale. Nous en avons qu’une seule et c’est le meilleur éclaireur de l’équipe qui la porte, Vincent. C’est la première fois que nous décollons avant le lever du soleil. L’idée est d’arriver au refuge de Petra Piana sur l’heure du dîner. Aussitôt partis, nous prenons de l’altitude. Après les pozzines, le relief se cambre encore plus et la végétation se fait de plus en plus discrète. À ce rythme infernal, le cœur va bientôt me sortir du corps pour retourner se coucher ! En arrivant à Bocca alle Porte (2225 m), à bout de souffle (pas réussi à trouver mon deuxième souffle, celui dont Lionel a tant parlé…), une brèche dans la pierre s’ouvre sur un panorama majestueux. À la vue de ce paysage de carte-postale, la fatigue s’éclipse. L’effort en a valu la peine. Les lacs de Melu et de Capitellu, loin en bas, contrastent nettement avec cet univers de pierre et ce relief extrême. Un seul mot me vient à l’idée. « Wow ! » ce qui fait rire les quelques randonneurs en pause autour de nous. Pour respecter notre horaire, nous ne pouvons pas traîner. En nous éloignant de ce sommet, une suite de passages délicats sur un terrain escarpé exigent de nous une bonne dose de précautions. Les pierres deviennent d’immenses dalles par endroits. Un arrêt s’impose au col de Bocca Muzzella. Pendant que nous buvons et mangeons un brin, un ronronnement à peine perceptible au début s’intensifie au point d’envahir complètement nos oreilles. Dans l’instant suivant, un hélicoptère nous survole à la verticale. Il suit le profil de la montagne derrière nous. Sur le GR20, quand un hélico passe au-dessus de nos têtes, avant tout, on s’interroge sur sa couleur. Vincent avec ses yeux d’aigle me déclare que ce n’est pas l’hélico des secouristes. Il n’est pas bleu. Trois types d’hélico peuvent circuler dans le ciel du Parc, ceux qui ravitaillent les refuges, ceux qui servent à transporter des touristes et ceux qui viennent au secours des randonneurs en difficulté. Chacun a sa propre couleur. Après avoir cheminé sur un flanc montagneux pendant de longues minutes, tout en gardant un bon niveau d’alerte, nous apercevons notre ami Pierre au loin. Au-dessus de sa tête, flotte un morceau de tissu : « Vincent, est-ce le drapeau corse qu’il tient ?
– Il est trop loin, mais ça se peut. Y a du noir et du blanc dessus. »
Le drapeau de la Corse représente le profil d’une tête de « Maure » noire coiffée d’un bandeau blanc qui, depuis 1755, ne cache plus les yeux. C’est un symbole très fort qui est étroitement lié à l’histoire même de l’île. Les historiens ne s’entendent toujours pas sur son origine exacte. Et je ne sais pas pourquoi, mais je ne suis pas étonné que Pierre le trimballe avec lui, affichant fièrement son attachement à cette terre. Avant d’amorcer la descente abrupte qui précède l’arrivée au refuge de Pietra Piana, nous rejoignons Pierre qui s’est arrêté pour prendre des photos. Quelle ne fut pas notre surprise de voir au-dessus de sa tête, sur un bâton de marche fixé à son sac à dos, une paire de bobettes noir et blanc en train de sécher au soleil ! À 11 h 45, assis à une table du refuge, les chaussures retirées, je savoure un coca à $5.25 partagé avec Vincent. J’ignorais que ce breuvage pouvait procurer un tel plaisir ! Quelques mots échangés avec notre ami Pierre nous font remettre en question le choix d’itinéraire pour l’après-midi. Lui, il a décidé d’emprunter la variante qui passe par les crêtes pour se rendre à Onda. Ainsi il gagnera une bonne heure de marche et il ajoute qu’une amie l’attend à Vizzavone. Très bonne raison pour prendre le raccourci… Il envisage donc de tripler aujourd’hui. Je ne peux même pas concevoir que ce soit possible avec un sac à dos de 12 kilos. Nous, petits randonneurs, décidons de rester sur le sentier principal qui descend dans la vallée pour rejoindre le refuge de Onda. Presque deux fois plus de dénivelé négatif que positif nous attend. On aime bien. Sacs à dos en place, nous voilà sur nos deux pieds, bien décidés à arriver à destination avant le souper. Les premiers kilomètres du sentier se partagent avec des amis quadrupèdes. Nous le réalisons assez rapidement lorsqu’une vache têtue, couchée au milieu du sentier, nous oblige à faire un détour dans le maquis. Quelques égratignures s’ajoutent à notre collection. Le maquis, ça pique. Malgré le fait que ça roule bien, que le niveau de difficulté est bas, l’énergie baisse quand même avec les heures qui s’additionnent. Le Manganellu que nous suivons sur des kilomètres nous appelle sans cesse. C’est vrai qu’il est invitant, que d’autres randonneurs se sont laissé envoûter par la beauté de ses vasques d’eau clair, que ce serait revigorant d’y glisser nos pieds. Mais… Il y a un mais. Pour résister à cette tentation, je dois me raisonner moi-même. Puis pour convaincre Vincent, j’ajoute ceci : « Quelques centaines de mètres de dénivelé positif nous attendent à la fin de l’après-midi au moment où nous n’avancerons qu’avec nos réserves d’énergie et présentement je pense que notre rythme n’est même pas assez élevé pour arriver avant le souper. Ce serait poche de manquer le repas d’autant plus qu’on n’a pas prévu d’alternative. » Tristement Vincent mouille son foulard à la source tout près de nous et repart sans mot dire devant moi. De l’autre côté de la bergerie de Tolla se dévoile la passerelle du même nom. De là, nous rejoignons un ancien chemin forestier qui monte doucement jusqu’à une forêt assez dense de hêtres dans laquelle la pente s’accentue de plus en plus. Nous atteignons la sortie de la hêtraie tard en après-midi. Il est presque 17 h 00 lorsque nous arrivons au refuge de Onda, tous les deux contents, mais épuisés. Ce refuge a ceci de particulier que les randonneurs sont dans un enclos alors que les moutons sont libres de circuler tout autour. Je ne vois pas Pierre nulle part dans l’enclos, ni sur la grande terrasse du refuge. Je vais aux informations. Machine-de-guerre me confirme que Pierre est arrivé autour de 15 h et qu’il se sentait assez en forme pour filer à Vizzavone. Incroyable de voir jusqu’à quel point un homme peut se dépasser quand une femme l’attend ! Il a dû arriver à Vizzavone entre 20 et 21 h. C’est magistral. Je n’en reviens toujours pas.
Nous avons soupé avec un jeune couple de sudiste déterminés à se rendre à Calenzana dans le temps prescrit par le topo-guide, soit 16 jours. La très reconnue lasagne du chef fut jugée excellente par tous, sauf par Vincent. Étonnamment, il n’a pas apprécié cette lasagne aux épinards. Nos conversations, très animées, nous ont amené dans toutes les directions. Quand ils ont appris que nous étions canadiens, le mec en a profité pour dire qu’il bossait à l’agence spatiale européenne et qu’il a eu la chance de travailler avec des astronautes canadiens. Il n’avait que de bons mots à dire au sujet de David St-Jacques et Chris Hadfield. Et il a ajouté qu’Hadfield a fait beaucoup d’ombrage aux astronautes américains ce qui n’a pas été bien perçu par ces derniers. Selon lui, le processus de sélection des astronautes canadiens doit de toute évidence mettre plus d’emphase sur les habiletés de communication que du côté américain. Chapeau à l’agence spatiale canadienne. À la tente, nous organisons nos trucs de telle sorte que nous pourrons suivre notre routine mécaniquement le lendemain matin. Tout en m’affairant, je ne quitte pas des yeux la ligne horizontale qui sépare l’ombre de la lumière sur le flanc de la montagne. Quand cette ligne atteindra la cime, nous fermerons les yeux et compterons les moutons à l’extérieur de l’enclos.



Jeudi le 15 août, 8e étape : Onda à Vizzavone
Km : 10.5, D+ : 700, D- : 1200
Aujourd’hui, notre objectif c’est Vizzavone, un petit hameau desservi à la fois par le chemin de fer et la route, très fréquenté en été par les touristes et les randonneurs de tous niveaux. Point d’arrivée ou de départ pour ceux qui ne désirent pas faire le GR20 dans son intégralité. Pour nous, Vizzavone sera le point médian, celui qui sépare le sud du nord de la Corse, une étape importante du parcours, symbolique. Et surtout, l’endroit où nous pourrons nous offrir une bonne bouffe ! En hauteur derrière le refuge de Onda, la vue dégagée sur ce dernier et sur les montagnes dominantes du paysage, tout en marchant, nous incite à évaluer l’ampleur de la tâche à accomplir pour gagner le sommet de la Punta Muratellu à 2141 mètres. La pente est rude, par chance, nous avançons avec nos « bonnes jambes », celles du matin. Je suis encore étonné de contourner plein de bouses de vache à une telle altitude, sur un terrain si difficile et escarpé. Chaque fois, je me demande ce qu’elles boivent, les pauvres bêtes. Les randonneurs ont ce réflexe de prendre une pause sur chaque sommet conquis, petits ou grands. Pas juste pour stabiliser la fréquence cardiaque et faire remonter le niveau d’énergie, mais pour en apprécier et partager le moment. Comme nous le faisons présentement avec d’autres randonneurs à la Punta Muratellu. Un panorama splendide, où la lumière intense de la mi-journée fait ressortir le relief de la montagne en y ajoutant du contraste, image qui s’imprimera durablement dans ma mémoire comme sur une pellicule photographique. Arrivés à une jonction, au lieu de passer par la cime du Monte d’Oru, nous décidons de suivre notre plan initial et de dévaler ce monstre incliné. C’est sur ce type de terrain miné d’obstacles rocheux que nos bâtons deviennent essentiels pour réduire l’impact sur nos genoux déjà amochés. Je suis conscient que Vincent est plus en douleur que moi. Si ses blessures s’aggravent au terme de cette journée, j’envisage de faire un aller-retour de Vizzavone à Corte en train pour lui acheter deux genouillères. Nous verrons cela quand nous serons rendus à destination. Le sentier, maintenant moins pentu, s’ouvre sur un plateau qui donne sur les ruines d’une ancienne bergerie. Dans cette vallée boisée, que nous atteignons enfin, où les grands arbres agissent comme autant d’écrans solaires, nous nous sentons moins ciblés par l’étoile la plus proche. L’Agnone, tantôt sur notre gauche et tantôt sur notre droite, ne s’éloigne pas beaucoup de la piste. D’un commun accord, nous nous arrêtons à son premier grand bassin pour y refroidir nos pieds enflés. L’eau est « frette » et c’est tant mieux ! Des randonneurs, plus enclins à la baignade que nous, plongent dans l’immense trou d’eau de l’autre côté de la passerelle pour se fouetter le sang jusqu’à devenir bleu comme nos pieds… Revigorés, nous allons d’un bon pas vers le bas. Plus nous approchons de notre destination, plus le nombre de touristes augmentent. Leur objectif de la journée: se rendre à la cascade des anglais. Endroit très couru d’après ce que je vois autour de moi. Nous n’avons pas l’intention de nous mélanger à ces touristes. Notre unique idée, filer à Vizzavone par le sentier express. « Où sont les marques ? » demandé-je à Vincent. Encore perdus, merde ! Un randonneur, sobre en paroles, en pause sur une terrasse, pointe la direction à suivre. Or, dans ma hâte d’arriver et à cause des nombreuses distractions, nous loupons le pont qui traverse l’Agnone. Oh, surprise, le chemin débouche sur une route asphaltée, passante, bruyante, sinueuse, étroite, où l’accotement est si réduit qu’on ne peut marcher qu’à la file indienne. Serions-nous encore perdus ? Avec l’intention de nous rendre au gîte par le plus court chemin, nous restons sur cette route. Par un heureux hasard, quelques centaines de mètres plus loin, une affiche bien visible sur laquelle est écrit « GR20 » nous redonne espoir. Aucune hésitation, nous replongeons avec empressement dans la quiétude de la forêt. Ce sentier nous amène directement au gîte.
« Bonjour! » fais-je au propriétaire du camping L’Alzarella. « Chicoutimi ! » me répond-il. En voilà une façon d’accueillir les clients. Me confond-il avec quelqu’un d’autre ? Est-il ivre, trop de Pietra aujourd’hui ? Peut-être que le soleil tape trop sur son coco. Allez donc savoir. Voyant mon air intrigué, il se met à déballer son histoire. En résumé, il veut savoir si un militaire canadien français de Chicoutimi qu’il a connu il y a de ça une trentaine d’année, lors d’une mission de l’armée canadienne en Corse, est toujours en vie. Il m’apprend que personne jusqu’à aujourd’hui n’a pu l’aider à le retracer. Il s’était lié d’amitié avec ce Québécois et avait perdu sa trace depuis fort longtemps. Je lui dis de m’écrire sur un papier toute l’information qu’il possède sur ce militaire et lui confirme que je tenterai quelque chose à mon retour. Je ne verrai jamais ce papier… Super camping : douches avec eau chaude, toilettes propres, petit dépanneur, recharge de téléphone et pour couronner le tout, un emplacement à niveau pour la tente, sans caillou et à l’ombre d’un gros arbre. Juste parfait pour nous. Luxe démesuré par rapport aux services offerts dans les plus vieux refuges de montagne. En ville, nous nous rendons au resto du Chef de Gare pour remplir nos estomacs vides. À la table qui nous est assigné, mon premier réflexe est de nous débarrasser du cendrier… Force est de constater que les Français n’ont pas moins de 10 ans de retard quant aux restrictions sur la fumée de cigarette en public. Des randonneurs qui fument sur le GR20, j’en ai vu plusieurs. J’aimerais bien connaître les statistiques françaises sur la mortalité due à la cigarette. Ma réflexion s’arrête nette quand la serveuse dépose devant nous deux pizzas de 12 pouces chacune. Nos yeux s’ouvrent grands, nos papilles s’excitent. À l’attaque ! Nos voisins de table, un grand costaud avec une blonde assortie ont l’air de se demander comment Vincent va faire pour rentrer cette grande pizza dans son petit corps. Ils ont eu la réponse en moins de temps qu’ils ont mis pour bouffer leur 12 pouces à deux. Quand j’ai vu le train arriver en gare, je me suis rappelé que ma blonde, Danielle, avait séjourné à Vizzavone il y a plus de 25 ans, avant que je la rencontre. Et c’est dans ce train qu’elle s’y est rendue. C’est un peu à cause d’elle que Vincent et moi nous arrachons le cœur à parcourir ce sentier de malade ! Elle nous a tellement vanté la beauté de la Corse qu’au final, notre choix de rando s’est tout naturellement arrêté sur le GR20. Merci chérie ! J’ai même pris en photo l’hôtel où elle a séjourné, Le Vizzavona, dont toutes les fenêtres de la jolie façade sont ornées de volets rouges. Repus comme jamais, nous nous glissons dans nos sacs de couchage en milieu de soirée après avoir fait l’inventaire des ressources alimentaires. Nos stocks sont bons et devraient nous suffire jusqu’à Conca. Et de plus, les genoux de Vincent ne sont pas trop mal en point. Pas besoin de genouillère. C’est bon signe, mais me dit-il toute la vérité ? Un petit doute subsiste dans ma tête de père.


Vendredi le 16 août, 9e étape : Vizzavone à Capanelle
Km : 16, D+ : 1000, D- : 500
Ce matin, après avoir remballé notre attirail, retour au resto du Chef de gare pour le déjeuner. Autant profiter du fait que la bouffe est excellente et que je peux payer avec la carte bancaire. En payant ainsi, même si je ne peux pas communiquer avec Danielle, je sais qu’elle peut nous suivre à la trace en consultant, en temps réel, le sommaire des achats sur le site de Capital One. Elle apprendra que nous sommes à Vizzavone et que nous avons mangé comme des cochons. Autre épisode de saignement de nez pour Vincent. Ça fait plusieurs coulées depuis celle de Tighjettu. Pendant qu’il occupe la salle de bain à chercher un moyen de colmater la fuite, je commande deux sandwichs pour emporter. Ce sera notre dîner d’aujourd’hui. Trop bon. À 7 h 45, nous mettons le cap sur Capannelle. La moitié du trajet est derrière nous et nous savons que le sud sera moins éprouvant que le nord. La motivation reste haute d’autant plus que l’étape d’aujourd’hui ne devrait pas durer plus de 5 h 30, que le dénivelé positif restera sous la barre des 900 mètres, que mes genoux tiennent le coup et que la petite foulure à mon gros orteil, souvenir de la quatrième étape, ne me fait pas trop souffrir. La forêt est dominante sur cette étape dont le point culminant se trouve à 1640 mètres, Bocca Palmentu, que nous atteignons, autour de 11 h. Ayant préservé nos stocks d’énergie et d’eau à un bon niveau jusqu’à maintenant, la deuxième partie du trajet ne devrait pas nous épuiser. Une petite famille sympathique arrive à notre hauteur peu de temps après nous. Quelques échanges avec eux et prises de photos s’en suivent. On remet les sacs à dos, puis tout naturellement Vincent prend les devants. Les kilomètres suivants se font sans trop changer de courbe de niveau, on perd ou gagne quelques dizaines de mètres sans que ça paraisse vraiment dans nos jambes. Ce n’est qu’à proximité de notre objectif de la journée qu’on doit trimer dur pour atteindre la crête de Ciufidu (1600 m). De l’autre côté de cette dernière, on débouche sur une route étroite et asphaltée qui laisse présager la fin de l’étape. Capannelle, ce n’est pas qu’un refuge, c’est aussi une station de ski, la troisième que nous croisons depuis Calenzana. Il n’y a pas que des randonneurs sur la terrasse du resto, plusieurs touristes arrivés en autobus parlent une langue que je crois être scandinave. Ils sont nombreux et un peu bruyants. La présence de tout ce beau monde rallonge la file d’attente pour la douche à l’eau chaude, à l’intérieur du gîte. Si l’eau avait été froide, croyez-moi, il n’y aurait pas de file d’attente… À l’heure du souper, la salle à manger est pleine. Les places sont assignées et nous nous retrouvons assis à côté d’un couple qui de toute évidence adore la rando. Ils ont fait le tour du Mont blanc plus tôt cet été, en une dizaine de jours. Ils nous recommandent chaudement ce trek. L’année dernière, ils n’ont pu compléter le GR20, la météo n’avait pas collaboré et ils ont dû s’arrêter à Vizzavone. Cette année, ils ont repris là où ils avaient dû s’arrêter et comptent bien se rendre à Conca. À notre gauche, nous faisons la connaissance d’un groupe de cinq randonneurs de fond qui n’en ont pas l’air sauf le grand barbu qui, pour s’être déjà frotté au GR20 il y a belle lurette avec un membre de sa famille, est de toute évidence le leader du groupe. Je suis surpris d’apprendre qu’ils couchent tous à la belle étoile. Probablement plus par soucis de garder au minimum le poids des sacs à dos que de vouloir faire corps avec la montagne. Quoique je verrai plus tard qu’un de ces lurons transportent toute une brique de lecture ! Question de priorités. Ça me ramène mentalement à Calenzana où j’ai laissé mon seul livre qui devait occuper mes temps libres aux refuges, avant de fermer l’œil, après le coucher du soleil. Je ne l’ai pas oublié, je l’ai abandonné volontairement. Après avoir lu quelques pages de L’Été de Camus, un ennui mortel s’est emparé de mon esprit et dès lors, j’ai su que ce livre, si léger soit-il, un critère qui m’a mal servi, ne m’accompagnerait pas en montagne. Pas question que l’ennui me suive comme un boulet attaché à une jambe. J’avais mal choisi mon livre au départ. Vincent, plus sage que moi, a téléchargé une série Netflix complète sur son téléphone. À tous les soirs, le temps d’un épisode, il peut oublier sa fatigue physique et/ ou mentale en se laissant distraire par ces personnages loin de notre réalité. Mettre ses neurones au neutre en les branchant sur un monde différent de celui qui nous vanne chaque jour, assure une douce transition vers le sommeil. Moi je lis et relis le topo-guide. Merde !


Samedi le 17 août, 10e étape : Capanelle à Prati
Km : 17, D+ : 900, D- : 750
Le gruau boosté du déjeuner, que nous mangeons un matin sur deux, en alternance avec le muesli, commence à me peser. J’ai beau me dire que c’est nourrissant et que ça soutient son homme jusqu’au dîner, rien à faire, ça roule en bouche. Grâce au café instant, le goût du gruau s’efface assez pour le rendre plus ragoûtant. Je n’ose pas me plaindre ouvertement devant Vincent qui lui-même déteste ce déjeuner depuis le début. Nous sommes en route pour Prati depuis 7 h 45 ce matin. À l’approche de la D169 que nous longerons pendant quelques centaines de mètres sans la voir, nous entendons le vrombissement, étouffé par les arbres, des rares voitures qui l’empruntent pour aller ou revenir de la station de ski. De l’autre côté d’une rivière que nous franchissons à gué sur les pierres émergées, quelque chose au sol attire l’attention de Vincent.
« Papa, y a une tache de sang sur les cailloux.
– Pas vrai, tu saignes encore du nez, répliqué-je avec empathie.
– Non, ce n’est pas moi, c’est quelqu’un d’autre. »
Très soulagé d’entendre que ce n’est pas son sang cette fois. À l’examen, cette tache nous semble relativement fraîche, probablement vieille de quelques heures tout au plus. Sur les deux kilomètres suivants, les gouttes de sang parsèment le sentier. Elles apparaissent sur de nombreux cailloux. Par-ci, elles sont plus rapprochées, par-là, plus espacées. Nos yeux sont tournés vers le sol. À la manière du célèbre duo de détectives, Watson (Vincent) et Holmes (moi-même), par la forme et l’orientation des éclaboussures, nous émettons l’hypothèse que le blessé marche d’un bon pas dans le même sens que nous. Ça ne nous dit rien de bon. Notre imagination s’en mêle et les scénarios les plus alarmants font surface. Le pire : un randonneur seul qui s’est infligé une vilaine fracture ouverte en perdant pied sur les pierres mouillées de la rivière. Il n’est pas très loin devant nous en train de souffrir le martyre et se vider de son sang. Qu’est-ce qu’on va faire si nous le trouvons étendu au milieu du sentier ? Plus on avance, plus je me questionne sur notre hypothétique intervention d’urgence. Ma trousse de premier soin contient le minimum pour traiter les petites plaies, pas ce genre de blessure grave. Bon, mon imagination a tendance à errer un peu trop ce matin. En pause dans l’ombre d’une poignée d’arbres, nous attendons les randonneurs qui se dirigent vers nous, depuis la bergerie située à quelques 300 mètres du sentier. Notre première question : « Avez-vous vu quelqu’un qui perd du sang à la bergerie. » Du coup, ils ont compris que je faisais référence aux gouttes de sang dans le sentier. « Selon les gens de la bergerie, ce serait un animal qu’on aurait tenté d’abattre sans succès. » Par un chasseur ? A-t-on le droit de chasser dans ces montagnes ? En plein mois d’août ? Plus de questions que de réponse. Les sacs sur le dos, nous nous remettons en mouvement et constatons après quelques pas qu’il n’y a plus aucune goutte de sang dans le sentier. Le fond de l’histoire ne nous sera jamais révélé. Encore une affaire non résolue… Les kilomètres suivants sont assez roulants, nos genoux et chevilles ne s’en portent que mieux. Des cochons curieux en bordure de la piste nous observent au passage. Ça mérite quelques photos. Même si ces bêtes semblent dociles, nous gardons une confortable distance. Avant de se frotter à Bocca d’Oru, la montagne qui domine le paysage, à 1840 m, en guise de préparation, nous faisons un arrêt au Col de Verde pour reposer nos jambes et nous sustenter. L’accueil est sec : « Pas de pain aujourd’hui, le livreur n’est pas passé. » Bon ben, nous allons manger nos trucs : des jerkys et des galettes polaires. À la sortie des toilettes, au comptoir, je me place à côté d’un Français, peut-être un randonneur ou simplement un touriste, qui vient de s’allumer une réconfortante cigarette ! Je n’y arrive tout simplement pas, ça demeure un anachronisme à mes yeux. Ma commande : « Un coca svp. » Tandis que j’attends mon breuvage, la fumée secondaire du mec, qui est encore là, se fraie un chemin jusqu’à mes poumons. Vite, donnez-moi mon coca que je sorte dehors. Après une trentaine de minute sur la terrasse, à l’ombre d’un soleil dardant, nous nous rendons à la source pour faire le plein d’eau. Fin prêts, nous prenons d’assaut la montagne qui se trouve sur notre chemin. Nous débutons la montée sur un chemin forestier où quelques cochons noirs daignent remarquer notre présence. La grande forêt de hêtres que nous traversons s’éclaircit à mesure que le terrain s’incline et s’oppose à notre progression. Au sommet, assis sur une pierre, le cœur battant encore à vive allure, nous sommes rattrapés par une Allemande et un Français avec qui nous partons une discussion sur l’Allemagne, la France et le Canada. L’ami Français me demande si ce serait facile pour lui de trouver du travail au Québec. Quand je lui mentionne que dans la ville de Québec, c’est le plein emploi, il n’en revient tout simplement pas. Moins de 20 minutes plus tard, nous atteignons le refuge de Prati. Nous installons la tente en bordure des buissons, dans un endroit dégagé et légèrement à l’abri du vent. L’air ascendant se sature rapidement; un brouillard dansant se forme tout autour du refuge. La vue des lumières de la côte orientale est partiellement bouchée par les volutes de brouillard. Encore une fois, les installations sanitaires sont fonctionnelles, mais sans plus. Une randonneuse les a qualifiées de très spartiates, avec raison. Le vent et le brouillard décuplent la sensation de froid sous l’eau de la douche. Pas question de s’y attarder et ce n’est pas parce que l’attente est longue. C’est parce qu’on se les gèle en ta… Après le repas en compagnie de trois autres randonneurs, dont deux surhommes! nous prenons le temps d’étudier les prochaines étapes. Il en reste trois pour un total de 60,5 kilomètres. Dans le plan initial, nous devions doubler les deux dernières étapes. Afin de ne pas finir le GR20 sur les genoux, complètement détruits, nous convenons de doubler les deux suivantes. De cette façon la dernière étape se fera comme suggéré dans le topo-guide, de Paliri à Conca en cinq heures. C’est mieux que de terminer en se tapant 28,5 km en 12 h… Nous pourrons savourer « consciemment » notre accomplissement. Donc au lit plus tôt pour un départ avant l’aube. Il faut être fin prêt pour la journée du lendemain où nous devrons cheminer sur les crêtes et arêtes pendant des heures.



Dimanche le 18 août, 11e étape : Prati à Matalza
Km : 22, D+ : 1000, D- : 1350
Ma montre sonne à 5 h, l’obscurité n’a pas encore été chassée. Tout est calme autour de nous. Et pourtant… Vincent ouvre un œil.
« As-tu entendu du bruit cette nuit ? lui demandé-je aussitôt qu’il a ouvert le deuxième.
– Eeee, non. Je me rappelle que tu m’as réveillé et que je t’ai vu rentrer un bâton de marche dans la tente. Je t’ai trouvé bizarre, puis je me suis rendormi. »
Je me doutais qu’il ne s’était pas rendu compte du tumulte qui régnait à l’extérieur vers 1 h 30 du matin.
« Ben, figure-toi donc, mon gars, que nos voisins se sont faits attaquer par des renards. Quatre tentes éventrées, un matelas de sol déchiré et, plus important encore, des sacs de bouffe subtilisés. Voilà ce qui s’est passé pendant que monsieur dormait comme un bébé naissant.
– Pourquoi n’avons-nous pas été attaqués ? me demande-t-il.
– Parce que nous n’avons que de la bouffe sèche dans des sacs de plastique hermétiques et plus de saucisson odoriférant. J’ajouterais que nous avons aussi été chanceux. »
J’ai eu de la difficulté à fermer l’œil après cet intermède qui a duré pas moins d’une heure. Avec mon bâton de marche comme seule arme, je suis resté sur un pied d’alerte assez longtemps. J’entendais des randonneurs pester à voix basse et se préparer à une seconde visite de leurs nouveaux amis. J’apprendrai plus tard dans la journée que le leader du groupe de cinq, qui ont fait le choix de dormir à la belle étoile, avait mis son couteau à disposition et garder un œil à peu près ouvert, comme pour monter la garde et être prêt à sauter dans la mêlée. À 5 h 45, la frontale en place, Vincent ouvre la marche en direction de la crête. Nous sommes les premiers randonneurs à partir ce matin et nous nous déplaçons à pas feutrés pour ne pas réveiller ceux qui ont manifestement eu une nuit mouvementée. Dès les premiers mètres hors du camping, les chiens du gardien se chargent d’annoncer à tout le monde que nous sommes en route. Je n’aurais pas pu imaginer une meilleure façon d’informer les campeurs de notre départ. Merci les chiens ! Nous accélérons pour sortir le plus rapidement possible du giron de ces chiens jappeurs qui avec plus d’intelligence auraient pu signaler la présence des renards au début de la nuit. À moins que ces chiens imbéciles soient de connivence avec ces renards rusés et reçoivent une partie du butin pour garder le silence ! Le gardien devrait informer tous les randonneurs de la présence de ces rôdeurs dès l’enregistrement pour qu’ils prennent des mesures en conséquence. 1 h 30 après le départ, nous sommes à la Punta di a Cappella, le point culminant de la journée à 2041 m. Juste nous deux, sur la cime de pierre, au-dessus de la nappe de nuages, que le soleil levant inonde d’une lumière qui accentue la beauté des formes et des textures, nous nous imprégnons de ces images fortes et enivrantes. Ces moments sublimes qui surviennent, sans prévenir, le long du parcours, sont d’une telle puissance évocatrice que nous avons de la difficulté à nous en échapper. De vrais cadeaux de la nature que je partage avec Vincent. Pur et simple bonheur ! Pas question de nous attarder trop longtemps, notre point d’arrivée, la bergerie de Matalza est vraiment très loin. Vaut mieux se fixer un objectif intermédiaire pour garder la motivation, ce sera le refuge d’Usciolu où nous casserons la croûte en mi-journée. Au détour d’un sommet, nous entendons les cloches d’un troupeau de moutons au loin que nous finissons par entrevoir, à travers les grosses pierres, dans la lumière matinale, rasante et contrastante. Époustouflant ! Nous suivons d’assez prêt la crête faîtière, en alternant d’un côté à l’autre. Des parois très escarpées nous obligent être plus attentifs. Plus tard, alors que nous sommes arrêtés à un point d’observation, à l’écart de la piste, un randonneur nous dépasse, il marche d’un pas déterminé. C’est le leader du groupe des cinq. Après une montée en lacets serrés, nous le rattrapons sur le plateau pierreux de Bocca di a Furmicula. Il s’avoue rompu, la nuit a été pénible pour lui et ses copains, tous couchés à la belle étoile, sans trop fermer l’œil, aux aguets, à cause des renards…
« Quel âge as-tu, demande-t-il à Vincent ?
– J’ai 16 ans.
– C’est super de faire le GR20 avec son père. »
Il se tourne vers moi et ajoute :
« Ça cavale ces jeunes-là. J’étais comme lui quand j’avais son âge. »
Sur ce, nous le saluons et continuons notre avancée sur la crête. Le soleil commence sérieusement à nous incommoder, aucune possibilité de nous mettre à l’ombre, notre consommation d’eau augmente considérablement. Comme il fallait s’y attendre, Vincent tombe en panne sèche avant d’arriver au refuge pour le dîner. Il est 11 h 15 quand nous nous arrêtons à Usciolu pour le dîner. Il nous faudra ajouter plusieurs heures pour nous rendre à la bergerie de Matalza. Ce sera donc un dîner écourté. Quelques achats au petit dépanneur du refuge compléteront notre repas. Des rénovations sont en cours à Usciolu et bientôt les randonneurs auront droit à des sanitaires plus modernes. Alors que je visite la vieille toilette turque, je me questionne sur cette modernité qui risque de dénaturer le site. Au sortir de cette chiotte rustique, inconfortable et puante, je suis maintenant persuadé que les rénos sont vitales ! Le début de l’après-midi se passe à nouveau sur la crête faîtière, au-dessus de la limite des arbres, en compagnie de notre fidèle ami Galarneau, toujours aussi vigoureux. Parce que Vincent est la plupart du temps en avant, c’est lui qui, le premier, dérange les animaux dans leur habitat naturel. Nombreux sont les petits reptiles, des geckos, que nous avons surpris en train de se faire dorer au soleil ! Cette fois, c’est plutôt Vincent qui a été surpris, pas l’inverse : un serpent d’environ 1 mètre a traversé la voie à quelques centimètres de ses pieds. Aucun danger, c’était une couleuvre verte et jaune dont la morsure est totalement inoffensive. Une espèce courante dans la région.
Onzième jour sur le sentier, nous sommes devenus de véritables machines, habités par une confiance grandissante, je peux dire que nos chances de succès sont excellentes. Nous allons respecter notre plan initial, c’est merveilleux ! Malgré notre entrain, impossible de presser le pas, le terrain, trop accidenté et les marques trop espacées, parfois difficiles à détecter, gênent notre progression. Devant nous, un mur de pierre, à droite, une descente raide où le sentier semble passer. Nous prenons à droite en nous laissant tirer vers le bas par la gravité. Les arbres, de plus en plus gros et nombreux, servent maintenant d’appuis pour plus de contrôle. L’inquiétude nous envahit peu à peu, aucune marque depuis une dizaine de minutes de descente… Ça y est, encore perdu ! Assis sur une pierre en plein bois (pas une pierre en bois), j’ouvre le topo-guide et avec Vincent, nous tentons de nous situer, en vain. Après réflexion, il faut passer à l’action.
« Vincent, défais ton chemin. Remonte jusqu’au mur de pierre et cherche une marque. Je vais rester ici avec les sacs à dos et continuer à chercher.
– OK, si j’en trouve une, je crierai.
– Parfait, moi aussi », dis-je avant de m’exécuter.
Une dizaine de minutes plus tard, Vincent m’informe depuis le sommet qu’il a trouvé une marque. Tant bien que mal, je me remets à gravir la pente avec les deux sacs. Trop difficile. Avec une voix forte : « Vincent, viens chercher ton sac, s’il te plaît. » Au moment où je pense que nous sommes sortis du pétrin, je lève les yeux et porte mon regard sur la marque que Vincent a trouvée. Je la vois à peine; je n’ai plus mes lunettes !
« Merde, j’ai laissé mes putains de lunettes en bas sur une pierre, lancé-je, déjà en train d’analyser les conséquences de cette bévue stupide.
– Quoi ? » me lance Vincent.
La situation devient un peu tendue, tout en pestant à la puissance dix, nous décidons d’y aller pour un semblant de battue. Vincent, concentré, me dirige au bon endroit en restreignant efficacement la zone de recherche. Mes lunettes m’attendent sur ladite maudite pierre ! Soulagement immédiat. Il est vraiment doué pour se repérer dans l’espace. Je me rappellerai toujours la fois où, en voyage familial à Nice en 2012, il a retrouvé sans plan, dans la vieille partie de la ville, le magasin que nous avions visité plus tôt dans la journée, où nous voulions faire quelques achats. Il avait 9 ans. Remis de nos émotions, et après avoir perdu une trentaine de minutes, qui m’ont paru le double, nous reprenons là où nous avons laissé. Le pas léger, aidés de nos inséparables bâtons, nous perdons de l’altitude et quittons le désert de pierre pour entrer doucement dans une vaste forêt de grands hêtres. Au premier cours d’eau rencontré, le ruisseau de Veraculoncu, je retire mon chandail pour le mouiller et profiter de la fraîcheur qu’offre l’évaporation. Vincent fait de même avec son foulard. Moins d’un kilomètre avant Matalza, nous nous attardons près d’une source, sur un chemin de campagne qui se rend à la chapelle de San Petru que l’on aperçoit à travers les arbres, au loin. Deux hommes viennent à notre rencontre, un qui parle et un autre, très vieux, qui ne fait qu’opiner du bonnet. Visage buriné par le temps, de toute évidence faisant corps avec ce terroir, il nous offre un sourire des plus accueillants. Avec son camarade, affable et volubile, nous nous mettons à comparer les hivers canadiens et corses. Il m’apprend que les changements climatiques sont vraiment à l’œuvre chez lui. Il y a longtemps, dans cette région, il y avait une vraie saison d’activités hivernales. Plus maintenant, pas assez de neige pour que ça vaille la peine de s’équiper en ski de fond. Je l’invite au Canada… Une dernière question pratico-pratique : « Où est le chemin pour se rendre à Matalza ? » Il pointe dans la direction de la chapelle et nous invite à la contourner pour reprendre le GR20. Moins d’un kilomètre à faire, une petite montée et c’est tout. Merci messieurs. J’ai été ravi de vous croiser sur mon chemin.
Cette journée a été éreintante, la plus longue jusqu’à maintenant, 11 h 30 à battre le sol de nos pieds. Après avoir installé la tente, lavé le linge, pris la douche, je prends la direction du resto de la bergerie. Assis à une des grandes tables de la terrasse, après avoir commandé deux bières en fut – les deux pour moi – au propriétaire de la place, j’attends Vincent en consultant le topo-guide. Quand il arrive, j’ai déjà une Pietra derrière la cravate. C’est vous dire que j’étais complètement déshydraté ! Vincent m’explique qu’il a dû s’éponger le nez encore une fois, une autre saignée. Je ne suis pas surpris avec la journée que nous venons de connaître. En attendant le repas, j’ouvre à nouveau le topo-guide pour me faire une tête sur ce qui nous attend demain. Asinau, le refuge suivant, ne sera pas notre destination, ce sera Paliri, ce qui veut dire que nous allons doubler une deuxième fois de suite. Il y a une variante sur cette étape, pas la moindre, celle des aiguilles de Bavella. Si nous la prenons, nous aurons une heure en banque. Trop tôt pour décider, il est préférable d’attendre à demain, quand nous serons à Asinau. Le soleil se couche, le restaurateur convie tous les randonneurs à prendre place autour des grandes tables. Nous y sommes depuis un moment. Une famille de Danois prend place à côté de nous. Ils sont trois. C’est la deuxième expérience sur le GR20 pour les parents et la première pour le fils, étudiant en médecine. Le Danemark étant un pays de plaines, sans montagne, dont le plus haut sommet du pays, Mollehoj, est à une altitude de 171 mètres, à environ 2 h 45 de Copenhague, je leur demande où ils se sont entraînés. À part les collines, il y a des escaliers en ville. C’est à peu près tout. Le père me montre son vieux topo-guide « périmé ». Une vieille édition où le cirque de la solitude est encore un passage obligé et où Matalza n’est pas sur le parcours. Les pressions exercées par les propriétaires des bergeries de Basseta, de Matalza et de Croci ont finalement porté fruit et, à partir de 2011, l’itinéraire officiel du GR20 a été modifié de façon à relier ces trois bergeries. Toutefois, l’ancien tracé, plus court, n’a pas été fermé pour autant, plusieurs randonneurs continuent de l’emprunter dans le but d’atteindre le refuge d’Asinau plus rapidement. En jetant un coup d’œil à mon édition, après quelques secondes, les Danois localisent leur position sur la carte. Maintenant en mesure d’évaluer la distance restante, ils sont très contents et tout souriants. Le repas terminé et parce que la journée du lendemain ne sera pas de tout repos, il est temps de vaquer à nos dernières tâches de la soirée.


Lundi le 19 août, 12e étape : Matalza à Paliri
Km : 25, D+ : 1250, D- : 1640
Encore du gruau au menu du déjeuner. C’est de plus en plus difficile de ne pas faire la moue quand je mange ce mélange si peu appétissant, bien que soutenant. Vincent s’en aperçoit et il en profite pour me rappeler qu’il faut vider son plat… Il insiste, j’acquiesce, nous en rions ! Nous partons sur une bonne « vibe ». Je consulte ma montre, il est 6 h. Le soleil, à peine levé, jette une lumière dorée sur les champs de la région. À travers les vallons, cabourons et coteaux, cheminant doucement vers les sommets, les vaches nous saluent au passage en levant brièvement la tête. Elles semblent appréciées l’herbe humide du matin. La montée toute douce au début devient maintenant plus raide. À Bocca Stazzunara (2025 m), il y a une variante que d’autres randonneurs empruntent pour atteindre la cime de L’Alcudina (2134 m). Étant donné que notre plan de la journée est de doubler, pas question de s’offrir le « luxe » de fouler le plus haut sommet du sud de la Corse. Quelques minutes après la jonction où débute la variante, se profile, loin en bas, le refuge d’Asinau, qui sera bientôt à notre portée. La descente n’est pas donnée, nous devons protéger nos pauvres genoux endoloris et notre peau attaquée sans merci par un soleil violent. Complètement reconstruit, à la suite de l’incendie de mars 2016, ce refuge à une altitude de 1534 mètres est situé au cœur du massif de l’Incudine, dans un décor de carte postale. Depuis la terrasse, j’observe les fameuses aiguilles de Bavella. Alors que Vincent flatte le chien du gardien qui voudrait bien une partie de son dîner, je prends des photos des aiguilles droit devant. Nous aurons à prendre une décision d’ici peu. La variante qui débute à environ 1 h 30 du refuge passe par les aiguilles et récompense les randonneurs en leur promettant la plus belle vue sur la région. Le hic, c’est que cette variante, beaucoup plus difficile que le sentier officiel, comporte au moins un passage rocheux équipé. En plus du panorama exceptionnel et des spectaculaires falaises rocheuses propices à l’escalade, nous pourrions rallier le village de Bavella plus rapidement. Nous mettrons tout ça dans la balance et déciderons une fois rendu à l’embranchement. De l’autre côté du ruisseau d’Asinau, nous nous maintenons plus ou moins sur la même courbe de niveau dans une forêt de pins et de bouleaux. Alors que nous marchons d’un bon pas, je procède à une auto-évaluation de notre état de santé. La fatigue et les petites blessures accumulées depuis le début nous rendent certainement moins alertes. Notre désir d’arriver à Conca en vainqueur plutôt qu’en vaincu est plus fort que jamais. Pour ces raisons, nous avons décidé de doubler l’étape d’aujourd’hui, non pas la suivante, ce qui en fera la plus longue et la plus exténuante du GR20. Pas la peine d’ajouter une difficulté supplémentaire en passant par les aiguilles de Bavella, trop risqué à mon avis, ça ne vaut pas le coût. L’arrêt à l’intersection n’est pas long, Vincent est d’accord, nous restons sur le sentier principal, c’est réglé. Au terme d’une très longue marche, pendant laquelle notre réserve d’énergie a littéralement fondu, enfin, le village de Bavella se pointe devant nous. À l’endroit où la variante rejoint le sentier principal, nous retrouvons le groupe de jeunes randonneurs qui avaient reçu la visite des rusés renards à Prati.
« Avez-vous l’intention de coucher au camping de Bavella ?
– Oui, mais nous ne savons pas où il se trouve.
– Si on se dirige au centre du village, on pourra se renseigner. »
Nous partons tous à la queue leu-leu, l’accotement est trop étroit, en direction du cœur du petit hameau. Au nombre de voitures qui circulent, nous nous rendons compte que les visiteurs sont très nombreux. Et pour cause, Bavella est un haut lieu de la montagne corse. C’est le point de départ de nombreuses randonnées pour tous les niveaux. On y pratique également l’escalade. Pendant que nous remplissons nos poches à la fontaine, la nouvelle fait le tour rapidement : « Il n’y a pas de camping à Bavella. » Vincent et moi nous nous regardons : « Merde ! Pas de camping icitte ! » Je vous épargne les autres mots que j’ai prononcés… Ce sera donc impossible de passer la nuit ici pour recharger nos batteries et profiter de ce sublime panorama. Il est déjà 16 h et le refuge de Paliri est à deux bonnes heures de marche de Bavella. Impossible de partir dans la seconde suivante, il faut se recomposer un peu. La terrasse du petit resto de l’auberge dans la courbe de la route principale nous semble l’endroit tout désigné pour réfléchir à notre avenir immédiat. Après avoir ingurgité un succulent panini chacun, accompagné d’un rafraîchissant coca, nous en commandons deux autres, cette fois, pour emporter. Léger cafouillage à la caisse. La serveuse nous avait confirmé dès notre arrivée qu’on pouvait payer avec la carte bancaire. Le caissier ne l’accepte pas et il n’y a pas de guichet dans le village… Oups ! Une chance que j’ai fait une gestion serrée du cash jusqu’à maintenant. Faut toujours prévoir une marge d’erreur. Ce n’est pas de gaieté de cœur que nous remettons nos sacs à dos en position. Il faut bien repartir si nous voulons arriver à Paliri avant la tombée de la nuit. Le départ se fait dans la douceur, sur un ancien layon, bordé d’une magnifique forêt, autrefois fréquenté par les habitants de Conca, et aujourd’hui par de nombreux randonneurs à la journée. Nous reprenons le rythme, Vincent, comme d’habitude, est en avant. Vas-y, tire-moi, j’en ai besoin. À Foco Finosa (1206 m), en pause pour récupérer notre souffle, nous en profitons pour jeter un coup d’œil au loin. L’horizon est grand ouvert. D’un côté, les aiguilles de Bavella, toujours aussi splendides, de l’autre, la méditerranée. Sur la ligne d’horizon, un mirage ou la Sardaigne ? Je ne sais pas. La fatigue me joue peut-être des tours. Pour fouler ces pierres sommitales, nous avons trimé dur dans la montée. En début de journée, ça n’aurait pas représenté un défi digne de mention, mais après presque 11 h sur le terrain avec des sacs à dos de 12 kilos, plus un panini ! ce l’est vraiment. Les kilomètres restants ne nous sont pas donnés bien que le dénivelé soit exclusivement négatif. Les pierres, petites et grosses, encombrent le sentier, les risques de blessures ne sont pas négligeables. « Concentration Vincent. » Nous arrivons au refuge au moment du souper, trop claqués pour se joindre au groupe de randonneurs déjà assis, la Pietra à la main, en attente de leur plat. Je nous enregistre et pose quelques questions au gardien afin de trouver rapidement le camping et les sanitaires.
« Des québécois de Québec ! lance une dame assise à la table derrière nous.
– Comment avez-vous deviné ? » dis-je, un peu surpris. Me semble qu’elle ne nous a pas entendu parler.
« Le chandail, répond-t-elle. C’est écrit Club d’escrime de Québec dans le dos du jeune homme.
– Ben oui, c’est vrai, j’avais oublié. »
Cette dame, elle aussi québécoise, est partie de Calenzana le 5 août, trois jours avant nous. Parce que nous avons doublé trois étapes sur les seize, nous nous retrouvons ici en même temps qu’elle. Il ne faut pas trop tarder : « Vincent, allons nous installer avant qu’il n’y ait plus d’emplacement convenable. Y a ben du monde ici. » Tandis que je monte la tente à l’abri d’un gros arbre, je fais la connaissance d’un autre compatriote du Québec, cette fois, un sudiste. Il est plein d’énergie, frais comme un rose, c’est sa première étape… Quel contraste entre sa condition et la nôtre. Faut dire qu’aujourd’hui, nous avons forcé la note. Au fil de la discussion, je comprends que c’est un randonneur peu soucieux de connaître à l’avance les détails de l’étape à venir. Chacun son approche. De cette façon il évite les appréhensions, mais selon moi, les surprises du parcours, surtout les mauvaises, seront d’autant plus grandes, au risque de compromettre le succès de son aventure. Pourtant, ce n’est pas un débutant, il a déjà fait la West Coast Trail en solo. Ah ces sudistes ! Avant qu’il regagne sa tente, j’en profite pour lui passer quelques informations utiles sur ce qui l’attend en cours de route, question de l’inciter à ouvrir son topo-guide. Quand Vincent revient de la douche, la tente est montée et les paninis nous attendent. Nous les dégustons dans une grande économie de mots. Dans ma tête, des images de la journée défile en boucle. Les montées, les descentes, les montées, les descentes, les points de vue, les aiguilles de Bavella, et encore les montées et les descentes… Je suis très fier de mon fils, quelle solidité, quelle endurance. Nous formons une bonne équipe, très soudée, où la bonne entente favorise la motivation. Sans vraiment nous le dire ouvertement, l’abandon n’a jamais été envisagé sérieusement comme une option. Et maintenant, je sais que nous terminerons le GR20, la tête haute. C’est dans cet état d’esprit que je me glisse dans la tente. Vincent dort déjà ! Au loin, j’entends le gardien divertir les randonneurs avec sa guitare et des chansons corses. Le bonheur, il est où ? Il est là !


Mardi le 20 août, 13e étape : Paliri à Conca
Km : 13.5, D+ : 370, D- : 1100
Ce matin, autour de nous, presque toutes les tentes ont disparues. Et pour cause ! Il est passé 7 h 00. Cette longue nuit de sommeil nous a ragaillardis et sachant que c’est la treizième et dernière étape, la bonne humeur règne. À 8 h 00, nous sommes sur la piste, direction sud, vers Conca. On sent déjà que le soleil ne sera pas discret, au contraire. Au cours des derniers jours, le mercure n’a cessé de monter. Si la tendance se maintient, on va aisément franchir les 30 degrés aujourd’hui, peut-être 35. Par cette chaleur, dans ces montagnes, deux litres d’eau ne suffiront pas, même pas pour moi. Aujourd’hui, on n’a que 13,5 km à faire. Beaucoup plus de dénivelés négatifs que positifs, c’est bon signe. Nous débutons sur un sentier pas trop difficile, peu accidenté. Deux heures plus tard, nous traversons les ruines de Capeddu. Plus loin, avant d’attaquer la pente, nous faisons une pause pour nous ravitailler au bassin du ruisseau de Punta Pinzuta. L’eau est verte et nous paraît trop stagnante. Pas de chance à prendre.
« Vincent, penses-tu avoir assez d’eau pour te rendre à Conca ?
– Peut-être, pas certain », me répond-t-il, l’embout dans la bouche.
Avec ces poches d’eau dissimulées dans nos sacs à dos, il est difficile d’évaluer la quantité restante. C’est l’inconvénient majeur de ce système. La dernière bonne montée en lacets du GR20 derrière nous, nous cheminons maintenant presqu’à altitude constante sur le flanc est du massif de San Martinu. Mon père appellerait ça « côteiller » la montagne. Bien que nous soyons en pleine forêt, le sentier est ouvert et le soleil déjà haut sur son perchoir nous suit à la trace. Nous nous arrêtons chaque fois qu’un recoin nous offre de l’ombre, ce qui veut dire pas souvent… Nous transpirons abondamment. Après Bocca d’Usciolu, Vincent n’a plus d’eau, complètement à sec. Quelques minutes plus, à mon tour de manquer d’eau. Il faudra prendre notre mal en patience et attendre d’arriver à Conca pour nous hydrater. La végétation change avec la perte d’altitude. Parmi les arbres qui bordent le sentier, plusieurs sont des chêne-lièges. Ce sont les premiers spécimens que nous voyons. Au toucher, l’écorce « mâle » crevassée apparaît très inégale, d’une épaisseur de plusieurs centimètres par endroits. Moins d’une heure plus tard, nous foulons le bitume chaud de Conca. Ombre absente, température maximale, en train de nous liquéfier, nous cherchons fébrilement la ligne d’arrivée. Sur la rue Pianiccia, le panneau accroché au mur du gîte de Conca au centre du village nous saute aux yeux : « Arrivée du ‘‘G.R.20’’ – Vous voici au terme de votre odyssée. Vous avez parcouru environ 180 km. Bravo ! » Ça mérite l’accolade. « Nous avons réussi Vincent ! » lui dis-je. L’exultation est palpable. À l’intérieur du resto, tout en savourant notre dîner accompagné d’une bière, je profite du lien internet pour appeler Danielle :
« Salut chérie, nous venons d’arriver à Conca ! » dis-je avec une voix chargée d’émotion. Depuis notre départ de Québec, c’est la deuxième fois que nous communiquons ensemble, mais seulement la première de vive voix.
« Nous sommes vraiment contents d’avoir réussi.
– Wow ! Vous l’avez fait, bravo les gars !
– Tu as de quoi être fier de ton fils. Il a tenu bon, a montré beaucoup d’endurance et de maturité. »
Une randonnée père-fils qui nous a plongés profondément dans le moment présent, qui nous a ramenés à l’essentiel, dépouillés de l’inutile. Deux semaines dans cet univers magique où ces panoramas, à couper le souffle, nous ont totalement subjugués. Les images, tatouées à tout jamais dans nos mémoires et nos cœurs, vont devenir avec le temps de précieux souvenirs. Chaque fois qu’ils feront surface dans nos consciences, ils nous rappelleront avec bonheur la grande complicité père-fils que nous avons bâtie au fil de cette interminable randonnée.


Guy Roy
Hiver 2020